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Roy Ascott, a basé sa démarche dès les années 70 sur les concepts cybernétiques de rétroaction, d'interactivité et de participation. Il a mis en oeuvre ces concepts dans l'Op Art et dans la pédagogie. Il a enseigné dans de nombreuses écoles d'art dans le monde.
" Nous allons vers une société complètement cybernétique, où les processus de rétroaction, communication instantanée, flexibilité autonome vont informer tous les aspects de notre environnement ", écrit-il en 1967 et il poursuit en affirmant que " L'esprit de la cybernétique devrait informer l'art et être en retour informé par lui " .
L'analyse de Roy Ascott sur les deux attitudes possibles de l'artiste face au progrès, et à l'irruption de l'esprit de la cybernétique dans notre société est un peu manichéenne. " L'artiste a alors deux attitudes possibles : être entraîné semi-conscient dans le courant des évènements avec pour conséquence son amertume et son hostilité ; ou vivre avec son temps, le façonner et le développer en comprenant ses caractéristiques sous jacentes ". L'artiste peut en effet agir avec la technologie en la croyant porteuse du bonheur universel, peut agir avec elle en la critiquant, peut la rejeter en la connaissant, l'ignorer..., agir transversalement en utilisant des attitudes intermédiaires. Toutes les attitudes d'artistes sont possibles, ce qui fait la richesse humaine, et toutes les attitudes d'artistes sont respectables. L'artiste n'est pas au service des technologies, mais il doit rester libre des outils qu'il emploie.
Roy Ascott pense qu'une vision cybernétique pourrait unifier et nourrir une culture où l'unité existerait entre art, science et valeurs humaines.
Il est à mon sens essentiel de comprendre la cybernétique pour une démarche artistique contemporaine. Partir de la cybernétique pour construire des modèles esthétiques est une étape préliminaire incontournable dont la génération précédente n'a pu faire l'économie : il fallait intégrer les nouveaux outils, les nouveaux concepts. Mais les modèles cybernétiques suffisent-ils à produire du sens, donc de l'art ? Appliquer un modèle cybernétique à l'art, conduit selon moi, à un art formaliste, vide d'humanité. Maintenant c'est sur l'homme, sur l'intérieur qu'il faut se centrer, car à trop vouloir se conformer aux modèles cybernétiques, aux machines mises en place par le système économique et militaire, on reste à un niveau artistique superficiel.
Roy Ascott souligne la transversalité de l'art technologique " Une fusion entre l'art, la science, la technologie, l'éducation et le divertissement se dessine dans la structure télématique de l'apprentissage et de la créativité " . Mais l'intention artistique ne risque-t-elle pas de se diluer dans plusieurs objectifs ?
L'intention artistique ne risque-t-elle pas de se perdre quand l'artiste délègue sa responsabilité et sa créativité au profit d'un collectif ? La création ne devient plus qu'un discours sur le réseau que l'artiste organisateur a mis en place.
Roy Ascott développe le concept utopique " d'auteur collectif ". Cette notion d'auteur collectif est très intéressante, elle rejoint la notion de créativité partagée et redonnée à tous et la notion de participation, concepts très importants dans le travail de Roy Ascott.
Il est à noter que dans certaines sociétés " primitives " la création n'est pas déléguée à des spécialistes, des artistes enfermés dans des ateliers produisant des oeuvres sélectionnées par des marchands ou par des fonctionnaires. Dans les sociétés " primitives ", chacun participe à des actes créatifs : organisations de fêtes ou rituelles, productions d'objets usuels ou d'objets d'art. Dans la société balinaise un temps individuel très important (la moitié de la journée) est consacré à la sculpture et la peinture. À Bali et dans d'autres sociétés traditionnelles, les danses collectives, l'organisation des fêtes sont une façon de partager une expression corporelle, de s'harmoniser avec la vie et la nature . Le concept utopique d'auteur collectif, préfigure, je l'espère de tout mon coeur, une créativité redonnée à tous dans une société où la création fait partie de la vie quotidienne de chacun, une société plus participative et plus solidaire. L'art n'est pas élitiste dans les sociétés dites primitives. Mais une société qui a imposé la séparation des fonctions sociales ne peut que retrancher l'art dans un micro-milieu spécialisé, agrandi au mieux d'un cercle restreint d'amateurs. Dans une société acculturée et fragmentée comme la nôtre, l'art pour tous est une illusion. Illusion renforcée par la médiatisation de la culture, et l'aspect évènementiel des projets de la société du spectacle culturel. Au lieu de cultiver l'effort et la pratique de l'art, on cultive l'ingurgitation passive de l'art à la télévision, dans des musées fast-food de l'esprit ou dans les festivals d'art électronique. On fait croire que l'art pourrait être une pratique superficielle, extérieure, alors qu'il exige au contraire un retour à l'essentiel, un retour à soi. Au lieu d'engager chacun à créer, on cultive des mythes fantasmatiques de l'art qui font des artistes des individus à part. La notion d'auteur collectif est à rapprocher du concept d'intelligence collective de Pierre Levy . Cette vision d'un art participatif et collectif rejoint l'idée de situation construite élaborée par les situationnistes. " L'Eglise a brûlé autrefois les prétendus sorciers pour réprimer les tendances ludiques primitives conservées dans les fêtes populaires. Dans la société actuellement dominante, qui produit massivement des pseudo-jeux désolés de non-participation, une activité artistique véritable est forcément classée dans la criminalité. Elle est semi-clandestine. Elle apparaît sous forme de scandale. Qu'est-ce, en effet, que la situation ? C'est la réalisation d'un jeu supérieur, plus exactement la provocation à ce jeu qu'est la présence humaine " .
Pendant la manifestation Electra, organisée par Frank Popper au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris en 1984, Roy Ascott développe une oeuvre en réseau planétaire intitulée La Plissure du texte  , en référence au livre de Barthes Le plaisir du texte .
Dans seize villes du monde (en Australie, en Amérique, en Europe), étaient installés des terminaux informatiques. Dans chacune des villes, une personne ou un groupe de personnes étaient invités à élaborer un conte de fée planétaire, en s'échangeant des textes par le réseau télématique mis en place. En Australie, le lieu de réception-émission du projet était la galerie de New South Wales. Le soir dans une ambiance festive, les gens arrivaient déguisés et le maître de cérémonies en smoking montait sur un podium pour lire de manière théâtrale les textes reçus des autres villes au cours de la journée précédente. Les gens discutaient ensuite entre eux pour continuer l'histoire à partir de l'endroit où elle s'était arrêtée en collant au rôle de " méchant sorcier " qui avait été imparti à ce lieu dans la distribution. Leurs textes étaient envoyés ensuite à Paris, agrandis par un projecteur, afin qu'un public nombreux jouant le rôle du " magicien bleu " continue de même le processus interactif. Roy Ascott le concède volontiers dans son commentaire de La Plissure du texte en parlant des textes produits : " C'était parfois infantile et sans grand intérêt, mais le résultat pouvait aussi être surprenant, très élaboré, humoristique, extraordinairement intelligent " . Dans La Plissure du texte, le texte est élaboré en commun par les participants. La notion d'oeuvre collective actualise, réinvente une possibilité humaine adaptée à la nouvelle sociabilité qu'il nous faut inventer une nouvelle sociabilité planétaire. L'homme des cavernes, le villageois, le technonomade se réunissent pour produire la fête, l'harmonie, la transe...
Roy Ascott développe l'idée d'un Retour à la nature II, concept à mettre en relation avec l'idée d'une écologie des médias. Selon Roy Ascott, " L'immatérialité de la société de l'information pourrait bien avoir pour résultat logique de rétablir la matérialité naturelle au XXIe siècle. Bien sûr, cette affirmation ne revient pas à invoquer les vieilles métaphores de la nature ; elle vise plutôt à identifier celles d'une nouvelle nature, une nature de deuxième niveau, une nature émergente - Nature II - une nouvelle créativité dont les " machines de création " incluront la vie artificielle " .
En nous liant plus intimement à la nature ou à notre nature humaine, par exemple en nous rendant conscient du processus menant à la vie, l'art technologique peut nous faire prendre conscience du miracle de la vie. Ce n'est pas l'idée d'une substitution de la Nature par une Nature II qui me paraît à défendre, mais bien que la technologie nous émerveille de la nature. La technologie redevient non un outil de substitution démiurgique, mais l'outil qu'il ne devrait cesser d'être : un outil d'humilité et de perception nous donnant le bonheur d'aimer et de comprendre le vivant.
Pourquoi les humains ont-ils trouvé nécessaire d'utiliser des métaphores écologiques pour conceptualiser les nouvelles technologies ? Sans doute peut-on y voir l'émergence de la sensibilité écologique, mais surtout est-ce le désir de se repérer dans un monde virtuel, de rapprocher le virtuel du réel. Les machines, comme la science réactivent notre vision de la nature, les nanotechnologies nous permettent de vivre la nature non plus de l'extérieur, mais de l'intérieur. " Nous n'avons plus avec la nature de relation antagoniste, mais nous participons plutôt à son processus créatif " . Roy Ascott souligne la réorganisation de notre perception vers l'auditif. " Dans notre présent électronique, l'espace auditif se révèle plus pénétrant que l'espace visuel " .
Roy Ascott développe l'idée d'un art " connectiviste " qui puise ses modèles dans les champs morphiques de Sheldrake , ou dans l'hypothèse Gaïa de Lovelock. " Tout comme l'hypothèse Gaïa formulée par James Lovelock, d'une planète organique et autorégulatrice, elle propose une vision de réciprocité et de connectivité au monde, à laquelle aspire l'art télématique de notre temps " .


Roy Ascott a fondé un centre de recherche CAiiA-STAR qui est une plate-forme de recherche doctorale commune à deux centres : CAiiA, Centre de Recherche Avancé sur les Arts Interactifs à l'université de Newport (Pays de Galles) et STAR, centre pour la Science, la Technologie et l'Art de l'Université de Plymouth. Les buts de CAiiA - STAR sont d'une part, de définir et d'établir de nouvelles pratiques à travers la recherche dans l'utilisation innovante et créative des médias interactifs, des systèmes télématiques, de la biologie et des sciences cognitives par l'intermédiaire de collaborations multidisciplinaires, d'autre part, de développer des discours théoriques sur les pratiques émergentes basées sur l'intégration de la science, de la technologie et de l'art, enfin d'enrichir l'expérience humaine et d'étendre la prise de conscience du public de ces nouveaux développements et de leur enracinement dans l'éducation, la culture, l'industrie et les loisirs... Ce centre rassemble des artistes doctorants sur l'ensemble de la planète. Leurs recherches doctorales sont composées à quatre-vingt pour cent de pratique et à vingt pour cent de théorie.
Dans le texte Esthétique et politique de la cyberculture, Roy Ascott a élaboré un diagramme très pertinent pour analyser l'évolution de l'art et la culture dans une société technologique : vers une conscience télématique globale, de l'art de l'apparence à la culture de l'apparition. Pour Roy Ascott, la cyberculture nous fait passer de " réception à négociation, de représentation à construction, d'herméneutique à heuristique, de vision en tunnel à vue à vol d'oiseau, de contenu à contexte, d'objet à processus, de perspective à immersion , de figure/fond à modèle, d'iconicité à bionicité, de nature à vie artificielle, de certitude à contingence, de résolution à évolution, d'outillage informatique à environnement numérique, de réalité observée à réalité construite, de paranoïa à télénoïa, de cerveau autonome à esprit distribué, de comportement de formes à formes de comportement " . Roy Ascott souligne l'enjeu culturel essentiel d'un art engagé sur Internet. " Tout comme la somme des attitudes culturelles et des valeurs sociales représentées par les galeries et les musées soutient le monde réel et ajoute, par son indifférence morale, à sa pauvreté et à son aliénation, de même, l'activité sur le net aura, en bien ou en mal, un effet sur la responsabilité sociale et le comportement interpersonnel. Dans la mesure où la politique institutionnalisée est intrinsèquement corrompue et où les corporations multinationales peuvent résister à toute espèce de jugement et de critique, et où elles sont certainement étanches à la contrainte et à l'agitation sociale, la critique du présent se résume à une stérile théâtralité. Ce qu'il faut, c'est un engagement vis-à-vis du futur au niveau de la conscience, un acte de construction (spirituelle) plutôt qu'une lamentation sur le présent. Le rôle de l'art est de fournir les métaphores et les modèles d'un constructivisme radical. Cette approche instrumentaliste et comportementaliste est la seule valable en cette période de grande transformation culturelle. C'est dans le cyberespace, dans l'environnement du net, que nous allons construire les nouvelles réalités sociales. Mais ce sera par la ruse plutôt que par la force. Nous devons développer une attention de type zen : guetter, puis nourrir et soutenir de nouvelles formes de relations humaines, d'apprentissage et de communication, telles qu'elles émergent dans notre connectivité télématique globale " .
Roy Ascott poursuit une oeuvre utopique et artistique, pédagogique et sociale, une oeuvre pionnière fondamentale et indispensable pour intégrer ces nouveaux outils que sont les ordinateurs, télécopieurs et réseaux dans le champ de la création artistique. Inviter des habitants de la planète à communiquer ludiquement dans une oeuvre collective, comme le fait Roy Ascott, c'est le début de l'élaboration d'une conscience planétaire. Les aspects théoriques de Roy Ascott intégrant, après les théories de la cybernétique, les dernières avancées de la biologie, alimentent notre réflexion sur une écologie de la " nature artificielle ", la nature II régénérant notre regard et notre émerveillement sur la nature I. Son idée de " conscience planétaire " ou " conscience de réseau " élaborée par les réseaux eux-mêmes ne se distingue pas clairement des utopies machiniques et cybernétiques. Ses textes plus récents semblent souligner l'importance d'une mobilisation artistique, sociale, voire politique pour donner un sens à la révolution informatique.