L'art performance, l'art conceptuel et Fluxus reprendront cette recherche plastique sur le temps et l'espace.


Le geste du Ready-Made de Duchamp est un geste écologique qui a une double signification : tout est art, tous les hommes sont créateurs.

Duchamp crée un art d'attitude, qui redonne à l'artiste et à l'homme la prééminence sur l'objet. " Je crois en l'artiste, l'art est un mirage " dit Duchamp. "

J'espère qu'un jour, on arrivera à vivre sans être obligé de travailler " . Duchamp prend position sur le rapport au temps dans notre société, sur la soumission au travail dans une société industrielle.

L'artiste devient un modèle de comportement: une éthique de la résistance à la mécanisation des individus.


De l'esthétique à l'éthique

Comme le dit Pierre Restany, ce geste fait basculer d'un seul coup l'art de l'esthétique dans l'éthique. " Voilà que se dévoile l'autre face de l'art. L'art est un problème moral lié à la conscience de celui qui l'assume en tant que tel " . Duchamp fait passer l'art de l'esthétique des objets, à un art d'attitude, faisant de l'emploi de son temps, sa plus grande oeuvre d'art. On pourrait établir entre cet art de la vie qui se poursuivra dans le mouvement Fluxus ou chez John Cage, et son esthétique de l'indifférence, des parallèles avec le zen. Pour Roberto Barbanti, le geste de Duchamp dans le ready-made marque le passage " du descriptif au prescriptif, du représenté au présenté "

Ce geste a une importance considérable pour les artistes qui suivront. Il est le geste fondateur de l'art contemporain : l'artiste présentera l'objet (nouveau réalisme), puis la machine (art technologique).

 

Ne pas confondre présence et présentation :

Mais l'art contemporain et l'art technologique s'engluent dans ce geste. Ce geste au début libérateur devient un geste d'enfermement académique. Présenter des objets ou des machines n'est plus maintenant un geste artistique, mais une référence compassée et dépassée. Que penser d'Ange Leccia qui met deux téléviseurs écran contre écran (et multiplie par vingt le prix de vente des dits téléviseurs), ou de Bertrand Lavier qui met un frigo (Brandt) sur un coffre-fort (Fichet-Bauche) ? Ces gestes se réfèrent au geste de Duchamp, mais n'en ont pas la portée visionnaire et libératrice. La même ombre du ready-made perturbe l'art technologique : présenter une machine, qu'elle soit machine de communication standardisée (télécopieur) ou un prototype élaboré dans un centre de recherche, ne peut suffire à définir de l'art. Le geste de Duchamp peut être réinterprété dans un contexte technologique : l'esthétique de la présentation de l'objet devient une esthétique de la présentation d'une fonctionnalité technologique : mise en relation de sites, temps-réel, etc... Mais le geste de Duchamp pourrait être lu aussi comme celui de la fin du sens, la fin des idées, la fin de l'esprit. Ce geste Zen appelant à la fin du brouillage dualiste de la théorie et des discours, pourrait conduire à une esthétique totalitaire. En ce sens, l'art technologique comme l'art contemporain, doivent se libérer du geste de Duchamp, ou tout au moins cesser de le pervertir.
À cette esthétique du non-sens, doit-on opposer une esthétique du sens et appeler à son retour dans l'art ? Doit-on se contenter d'une esthétique purement sensorielle et perceptive ?


L'art comme l'a affirmé Marcel Duchamp a une " mission para-religieuse à remplir : maintenir la flamme d'une vision intérieure " . Le propos de Duchamp est une invitation à une autre perception. Il met en cause la peinture rétinienne et au-delà la tyrannie du visuel. Comme le souligne Lyotard, " L'oeil a besoin de croire, d'unifier, d'être intelligent. Il aime le point, comme son vis-à-vis dans un miroir qu'il nomme le monde " . Duchamp cherche l'invisibilité de l'oeuvre d'art déjà dans le grand verre, qui est un retard, une projection de l'oeuvre elle-même qui se situe dans une " quatrième dimension ".

Le Grand Verre " figure l'infigurable, il porte l'empreinte inscrite, ou l'ombre portée, sur son plan, d'une figure qui ne saurait être qu'intuitionnée " .


Contrairement aux apparences, la peinture de Caspar David Friedrich se situe dans la même logique. Les paysages de Friedrich sont comme l'explique Catherine Lepront, " Des paysages les yeux fermés ", c'est-à-dire des images mentales et symboliques, plus que des peintures de paysage .

 

Duchamp introduit l'idée et le processus dans le champ de l'art. La pratique des échecs a sans doute influencé cette évolution. " Une partie d'échecs est une chose visuelle et plastique, et si ce n'est pas géométrique dans le sens statique du mot, c'est une mécanique puisque cela bouge... C'est l'imagination du mouvement qui fait la beauté, dans ce cas-là. C'est complètement dans la matière grise " .

 

Duchamp et l'art-temps

Duchamp a aussi l'idée d'introduire le temps dans ses oeuvres. Dans le Nu descendant un escalier, il décompose le mouvement. Le temps, et le processus sont à l'oeuvre dans ses Elevages de Poussières, et dans Le Grand Verre.

 

Il introduit le temps comme facteur lié au hasard pour choisir ses ready-mades : Ready Made peigne en acier, 17 février 1916, 11 h., l'heure était ainsi inscrite sur l'objet.

Il n'y avait pas d'émotion liée à l'objet, pas de choix de l'objet, mais un lien avec le temps . Il faut aussi souligner les élevages de poussières qui sont intimement liés au concept du temps qui s'écoule. " Notons enfin que la chute de poussière est un motif très important dans la pensée chinoise bouddhiste (Zen) - ce qui n'a rien d'étonnant, le Bouddhisme tendant en fin de comptes à la maîtrise du temps " .

 

La Mariée mise à nu par ses célibataires mêmes ou Grand Verre est qualifié par Duchamp de Retard en Verre. " La Mariée est une projection d'un objet à quatre dimensions " .

La notion d'espace-temps passe ainsi avec Duchamp du champ scientifique au champ artistique. Fait particulièrement important préfigurant l'art technologique qui est un art de l'espace-temps en osmose avec la science.