De même Orlan, de façon peut-être plus charnelle, modifie-t-elle son corps comme un objet soumis au couple désir-technologie.

Après avoir élaboré une image idéale de la femme composée de fragments de femmes à la beauté emblématique, Orlan subit opération sur opération, pour faire correspondre son corps à une image virtuelle, et composite. " Au tout début de cette performance, pour arriver à convaincre un chirurgien (car je n'en trouvais pas) j'ai construit mon autoportrait en mixant, hybridant, à l'aide d'un ordinateur des représentations de déesses de la mythologie grecque choisies non pas pour les canons de beauté qu'elles sont sensées (vues de loin !) représenter mais bien pour leurs comportements, pour leurs histoires.

En résumant fortement : Diane a été choisie parce qu'elle est insoumise aux dieux et aux hommes, qu'elle est active voire agressive, qu'elle dirige un groupe ; Mona Lisa, comme personnage-phare de l'histoire de l'art, comme repère parce qu'elle n'est pas belle suivant les critères de beauté actuels, parce qu'il y a de l'homme sous cette femme ; nous savons désormais que c'est l'autoportrait de Léonard de Vinci lui-même qui se cache sous celui de la Joconde (ce qui nous ramène à un problème d'identité) ; Psyché parce qu'elle est aux antipodes de Diane, elle convoque tout ce qui est fragile et vulnérable en nous ; Vénus, parce qu'elle est une image de renaissance et qu'elle incarne une idée de beauté charnelle que je combats !... Cependant que Psyché incarne la beauté de l'âme ; Europe, parce qu'elle se laisse emporter par l'aventure, que son visage regarde large vers l'horizon... Après avoir mélangé ma propre image à ces images, j'ai retravaillé l'ensemble comme n'importe quel peintre le fait, jusqu'à ce que le portrait final émerge, sans faire apparaître les images qui le trament... en aucun cas je n'ai voulu ressembler à ces représentations " .

Ce discours d'Orlan semble loin de la réalité. L'intention première d'Orlan, commune à l'usage habituel de la chirurgie esthétique est de ressembler éternellement à ces images parfaites de la beauté et de la jeunesse. Miroir, suis-je toujours la plus belle ? Certains artistes sont décidés à faire tout et n'importe quoi pour attirer les médias à eux.


Une fois cette première étape franchie, Orlan décide de transformer son corps non plus pour ressembler à l'image composite du corps humain parfait, mais pour recréer son propre corps à l'aide de la technologie. Le corps considéré comme une machine, un objet, est ainsi soumis aux fantasmes de l'artiste et au progrès technique. " Je suis également prête à travailler avec les biotechnologies, la génétique, l'intelligence artificielle, la robotique et toutes techniques médicales de pointe... si je trouvais au Japon ou ailleurs un laboratoire disposé à me faire une proposition... Montrer ce qui d'habitude est tenu secret et établir une comparaison entre l'autoportrait fait par la machine-computer et l'autoportrait fait par la machine-corps " .

Les oeuvres de Stelarc ou d'Orlan prolongent l'état d'esprit d'un Body Art qui veut détruire le corps et en faire un objet. Une étape doit être franchie par les artistes, c'est de déterminer les limites que l'homme doit se donner, et créer à l'intérieur de ces limitations, un autre type de recherche humaine et artistique. Cette réflexion doit replacer l'homme au centre de cette réflexion. Que ce soit dans le domaine social, environnemental, perceptif,...le champ d'exploration est vaste. Mais à l'utopie du progrès et de la conquête qui ont été les paradigmes depuis 500 ans, nous devons accepter une limitation humaine, développer les multiples potentialités du corps et de l'esprit humain, et axer notre réflexion par exemple sur les dégâts environnementaux et psychologiques occasionnés par la modernité, ou sur de nouvelles perceptions permises par le virtuel, ou sur le bonheur de vivre ensemble sur une planète pour l'instant compatible avec la vie, etc...

Ce n'est pas en flattant un goût morbide du nouveau et du spectaculaire que l'artiste assume sa responsabilité, mais aussi en sachant dire non. Finalement le conservatisme est celui de cette conviction dans un progrès pour le progrès.


Les institutions de l'art, en montrant de telles approches de l'art technologique, assument elles aussi un projet : celui de soumettre le corps humain aux impératifs d'une société technologique inhumaine. Elles le font parce qu'elles s'insèrent dans la société du spectacle qui attend de ses institutions un art toujours nouveau, liée à un faux progrès, un art spectaculaire et simpliste. Les institutions de l'art technologique sont financées soit par l'état qui promeut ainsi une certaine idée de la modernité technologique, soit par des multinationales qui souhaitent promouvoir des machines et leur donner un supplément d'âme. Nous devons nous interroger si des démarches comme celles de Stelarc ou de Kac, ne servent pas des logiques économiques, comme celles de la marchandisation du vivant, et la soumission de l'homme à la technologie. Rien dans leur discours ne s'oppose à cette lecture, au contraire.