Stelarc, artiste australien du body art, a réalisé vingt-cinq " suspensions " entre 1976 et 1980. Il se faisait transpercer le corps avec des hameçons en inox puis suspendre en hauteur, dans un espace d’exposition, par une grue dans la ville, devant la mer...

Ces suspensions qui relèvent du body-art rappellent les actions encore plus radicales de Chris Burden, qui mit le feu à son corps, essaya de respirer de l’eau, se fit crucifier sur une Volkswagen. En 1971, il réalisa Shoot performance pendant laquelle il se fit tirer dessus à bout portant par un ami et la balle arracha un morceau de chair de son bras.

Pour chaque performance, Stelarc était embroché en beaucoup d’endroits pour répartir uniformément son poids entre les crochets. Dans Sitting / Swaying : Event for Rock Suspension (Assis / balancé : Évènement pour pierres sus-pendues) (1980), il flottait, jambes croisées, dans une galerie de Tokyo, contrebalancé par une couronne de pierre qui oscillait doucement. Dans Seaside Suspension : Event for Wind and Waves (Suspension du bord de mer : Évè-nement pour vagues et vents) (1981), il se balançait dangereusement au-dessus de l’océan, rudoyé par des bourrasques et aspergé par des vagues défer-lantes. Dans Street Suspension (Suspension de rue) (1984), il glissait, grâce à des câbles et des poulies, du quatrième étage d’un immeuble à celui d’un autre dans l’East Village, à New York. Enfin, dans City Suspension (Suspension de ville) (1985), il se suspendait à une grue soixante-dix mètres au-dessus du Théâtre Royal de Copenhague, décrivant des cercles lents sous le regard inquiet des sphinx de pierre du bâtiment. Repensant à cette expérience aérienne au-dessus de Copenhague, avec le vent qui secouait les câbles, il confie : " Je suis très sujet au vertige. (...) J’ai fermé les yeux pendant les dix ou quinze premières minutes. (...) À soixante-dix mètres de haut, tout ce que j’entendais, c’était le souffle de l’air, les crissements de ma peau qui tournait et se balançait au vent ". À chaque performance, la douleur était insoutenable pendant qu’on le hissait et qu’on le faisait descendre ; dans la plupart des cas, il fallait une semaine pour que les blessures cicatrisent et que Stelarc récupère " .

Dans une des dernières " suspensions " dans une galerie d’art contemporain, il utilisait une grue motorisée qui lui permettait de télécommander ses déplacements dans l’espace. Il serait illusoire de voir dans les suspensions de Stelarc, une pratique issue des rites hindous ou des pratiques de mortification yogiques. Stelarc rejette toute interprétation de ce type, mais affirme plutôt une négation du corps. " Je n’ai jamais fait de méditation avant une performance. Je n’ai jamais fait d’expérience de " sortie du corps ". Je n’ai jamais eu le sentiment d’être un chaman, ou (de me trouver dans une) situation sadomaso-chiste. Pour moi, rien de tout cela n’est pertinent.(...). Les anciennes techniques de prise de conscience ont compté dans notre évolution, mais je ne crois plus à leur efficacité comme stratégies de l’espèce humaine " . Évidemment je pense et je vis tout le contraire. Mon expérience est au contraire que ces anciennes techniques nous permettent de façon paradoxale, à la fois d’équilibrer l’effet déréalisant, et de maîtriser l’univers virtuel des nouvelles technologies. Tant que l’homme sera véhiculé par un corps, et non devenu un ordinateur, ces techniques resteront actuelles.

Par la suite, il a développé un troisième bras robotisé. Avec ce troisième bras, Stelarc réalise des performances qui sont maintenant très connues dans le milieu de l’art technologique, et qui ont été montrées maintes fois. Pendant ces performances, les mouvements du troisième bras interagissent avec les mouvements de l’une de ses jambes, ou avec d’autres facteurs comme plus récemment des informations venant d’Internet.

Stelarc est presque nu, son corps est bardé d’électrodes, et il est rattaché aux machines par une série de câbles traînant derrière lui. Il est équipé suivant les performances d’un système pour amplifier son corps, d’yeux lasers, d’une troisième main robotique... " Une cacophonie de clapotis, couinements, craquements et couacs, pour la plupart sortant du corps de Stelarc, résonne dans l’espace de la performance. Le cœur de l’artiste, amplifié au moyen d’un moniteur ECG (électrocardiographique), bat la mesure à coups sourds et réguliers. L’ouverture et la fermeture des valves, l’aspiration et la projection du sang sont captées par des convertisseurs Doppler à ultrasons, qui permettent à Stelarc de " jouer " de son corps. Par exemple, un convertisseur est fixé à son poignet. " Quand je comprime l’artère radiale ", explique-t-il, " le son passe de l’écoulement répétitif au cliquetis à mesure que le sang est bloqué, puis à un déferlement de son quand le poignet se relâche ". Un convertisseur d’angle cinétique transforme le mouvement de son genou qui se plie en une avalanche de sons ; un microphone placé sur le larynx capte la déglutition et autres bruits de gorge ; un pléthysmographe amplifie le pouls d’un doigt. De temps à autre, une mélopée électronique traverse la pièce, se déroule sur une seule note, se met soudain à zigzaguer et culmine dans un cri déchiré. Elle est produite par des synthétiseurs analogiques déclenchés par les " voltages de contrôle " des signaux électriques modulés par le rythme cardiaque, la tension musculaire et les ondes cérébrales de l’artiste qui sont transcrits sous forme de courbes électroencéphalographiques " .

 

Stelarc a aussi fait des performances avec des robots industriels dont il esquive les coups mortels. Des performances ont eu lieu au milieu d’installation de tubes en verre traversés d’éclairs provoqués par les signaux captés sur le corps de Stelarc. Une structure en fer posée sur ses épaules émet des rayons lasers à l’argon synchronisés avec les battements de son cœur, ses clignements d’yeux, les contractions de son visage ou les mouvements de sa tête. Une autre performance a consisté à avaler un tube endoscopique équipé d’une caméra miniature et à extraire le tube lentement pendant que l’image vidéo était projetée sur un écran.

" Attachée à une manche en acrylique sur le bras droit de l’artiste, la Troisième Main s’agite frénétiquement, et ses doigts en inox se referment sur le néant. Fabriquée sur mesure par un fabricant japonais, la Main est un manipulateur robotique d’une grande dextérité, qui peut être commandé par les signaux EMG (électromyographiques) émis par les muscles du ventre et des cuisses de Stelarc. Elle peut pincer, saisir, lâcher, tourner son poignet à deux cent quatre-vingt-dix degrés dans les deux directions, et possède un système de rétroaction tactile qui donne un sens rudimentaire du toucher en stimulant les électrodes fixées au bras de l’artiste. Le bras gauche de Stelarc, pendant ce temps, est robotisé -violemment animé par des décharges électriques intermittentes produites par deux stimulateurs musculaires. " Le courant est envoyé dans le flexeur et le muscle du biceps ", précise Stelarc, " ce qui fait plier le poignet, refermer les doigts et jeter le bras de bas en haut involontairement " .

 

D’autres performances de Stelarc interconnectent ce dispositif homme-machine à une animation en trois dimensions de son bras robotique. Les dernières performances relient le cyborg Stelarc au cyberespace d’Internet. Des informations prises sur Internet sont injectées dans ce système déjà complexe, sans que ces actions ou interactions soient clairement perceptibles ou intelligibles.

" J’essaie d’étendre les capacités du corps en utilisant la technologie. J’utilise par exemple des techniques médicales, des systèmes sonores, une main robotique, un bras artificiel. Dans mes performances, il y a quatre sortes de mouvements : le mouvement improvisé du corps, le mouvement de la main robotisée qui est contrôlé par les signaux des muscles de mon estomac et de mes jambes. Le mouvement programmé du bras artificiel, le mouvement de mon bras gauche secoué, indépendamment de ma volonté, par un courant électrique. C’est, en fait, l’imbrication de ces mouvements volontaires, involontaires et programmés, qui me paraît intéressante " .

 

Stelarc affirme que le corps est obsolète.

" Il est temps de se demander si un corps bipède, aérobie, à vision binoculaire et possédant un cerveau de 1400 centimètres cubes est une forme biologique adéquate. Il ne peut faire face à la complexité, à la quantité et à la qualité de l’information qu’il a accumulée : il est inhibé par la précision, la vitesse et le pouvoir de la technologie, et il est mal équipé biologiquement pour affronter son nouvel environnement extra-terrestre. Le corps n’est ni une structure très efficace, ni très durable. Il dysfonctionne souvent et se fatigue rapidement : son degré de performance est déterminé par son âge. Il est susceptible de maladie et destiné à une mort certaine et précoce " . Stelarc " considère le corps humain comme une somme de pièces détachées et cherche à les remplacer par des prothèses, notamment un troisième bras. Stelarc estime que pour survivre et empêcher le vieillissement, il convient de poser sur le corps une peau synthétique susceptible de résister à toutes les températures et à tous les chocs. Pour lui, un téléphone cellulaire permettant d’être en état de communication permanent avec les satellites devrait être branché dans chaque être humain " . Stelarc nie aussi toute intervention de l’homme, dans la création artistique " Je n’ai pas de compétences musicale ou chorégraphique, mais par exemple, j’amplifie les signaux et les sons corporels, comme les ondes du cerveau, les flux sanguins ou les mouvements musculaires. Il s’agit à la fois d’une expérience physique et d’une expression artistique " . La technologie est productrice par elle-même d’art. De même que la technologie produit l’art, Stelarc pense que nous entrons dans une ère post-évolutionniste où l’idée de philosophie n’a plus cours. " La limite ultime de la philosophie, c’est la limite physiologique, nos faibles capacités organiques, notre vision pan-esthétique du monde… En fait, je pense que l’évolution arrive à son terme lorsque la technologie envahit le corps humain… Aujourd’hui, la technologie nous colle à la peau, elle est en train de devenir une composante de notre corps - depuis la montre jusqu’au cœur artificiel ; c’est pour moi la fin de la notion darwiniste d’évolution en tant que développement organique sur des millions d’années, à travers la sélection naturelle. Dorénavant, avec la nanotechnologie, l’homme peut avaler la technologie. Le corps doit donc être considéré comme une " structure ". C’est seulement en modifiant l’architecture du corps qu’il deviendra possible de réajuster notre conscience du monde ". L’homme devient ainsi plus ou moins un objet soumis à la technologie. L’homme devenu machine en interaction avec la machine technologique, devient un sous-produit de la technologie. Pour Stelarc, ce ne sont pas les technologies qui sont au service de l’homme, mais il faut adapter l’homme aux technologies. " Ce que je préconise, ce n’est pas d’adapter l’espace à notre corps, mais au contraire, de remodeler notre corps. La question est donc : comment modeler une physiologie humaine pan-planétaire…comment remodeler un corps humain qui puisse exister dans des conditions variées d’atmosphère, de gravitation et de champ électromagnétique ? ".

Le voyage extraterrestre devient l’alibi pour modifier radicalement l’image et l’utilisation du corps humain. Plus que le désir de prolonger la vie, d’assouvir le désir d’immortalité, c’est la soumission au progrès technologique qui demande une évolution post-biologique. Comme les technologies spatiales ont eu une application dans la vie quotidienne, on peut légitimement se demander si le corps humain considéré comme sous-produit, ne va pas servir de machine ouvrière, guerrière… À aucun moment, Stelarc ne tire les conséquences éthiques terribles auxquelles ses théories conduisent. Là-encore comme de nombreux artistes technophiles, Stelarc prétend ne pas prendre une position éthique ou politique. Pour lui, ses performances sont des actes technico-poétiques sans conséquence politique ou sociale. Pourtant l’homme machine de Stelarc est un projet politique de l’ère industrielle, qui se poursuit dans l’ère technologique. Il invoque une objectivité scientifique " hors contexte ". Ses performances seraient " des scénarios de science-fiction pour une symbiose homme-machine des simulations plus que des rituels ". Finalement Stelarc me paraît être le stade ultime d’une vision mécaniste du corps issue du dualisme cartésien entre l’esprit immatériel et le monde matériel et inerte incluant le corps. L’homme est réduit à l’état de machine, d’objet. Dans cette pensée, il y a surtout un manque de perception de soi, une haine du corps. Ce qui fonde la différence entre la pensée écologique et l’ancienne pensée mécaniste, c’est bien l’expérience de la non-séparabilité du corps et de l’esprit, de la matière et de l’esprit, et par conséquent de l’homme et de son environnement.

L’être humain devient à l’infini modifiable, manipulable, soumis aux technologies. Stelarc rejoint par là Eduardo Kac, dans la même fascination pour le pouvoir des technologies. Aucune critique des technologies n’apparaît à aucun instant. " Les instruments ont toujours été en dehors du corps humain, mais maintenant la technologie n’explose plus loin du corps, elle implose à l’intérieur du corps. C’est très significatif et c’est peut-être l’évènement le plus important de notre histoire : ce n’est plus d’envoyer des technologies vers d’autres planètes, mais de les faire atterrir sur notre corps ! La perspective nouvelle, c’est que le corps peut être colonisé par des organismes synthétiques miniaturisés. Alors que précédemment, la technologie se contentait d’entourer le corps, de le protéger de l’extérieur. "

Comme le souligne Paul Virilio, un tel projet endocolonisateur " n’est plus d’entourer de ses soins le corps du patient, mais de le transformer en matière première, faire de l’homme surexcité un rat de laboratoire… Du surhomme évolutionniste du siècle dernier à l’homme surexcité et post-évolutionniste du siècle qui vient, il n’y avait qu’un pas à franchir, un pas de plus vers les ténèbres d’un obscurantisme post-scientifique " . Alors que l’homme soumis à la pression de la compétition économique devient un objet auquel on impose des cadences infernales, et auquel on impose de se droguer pour résister à la pression de l’environnement : café, tabac pour accélérer le matin, tranquillisants pour éliminer la tension accumulée dans la journée par la soumission à la vitesse…Demain l’individu devra transformer son propre corps pour résister à la pression économique " être plus compétitif ", ou pour résister aux pollutions de l’environnement dues aux mêmes technologies. Quand on sanctifie, comme le font ces artistes, la modification du vivant et la modification de l’homme, on porte une responsabilité écrasante sur le devenir humain. Accepter cette modification de la nature du vivant pour résister à la pollution, comme dans le cas de plantes transgéniques résistant aux produits chimiques, c’est préparer le terrain pour une modification de l’humain pour répondre à des impératifs de rendement économique, ou pour répondre à une pollution grandissante de notre environnement. L’augmentation de la radioactivité, du taux d’amiante dans l’air urbain, l’émergence de nouvelles maladies ne permettent plus à l’humain d’évoluer lentement pour s’adapter à ces nouveaux fléaux générés à une vitesse surhumaine. L’homme n’aura plus le temps d’évoluer, son adaptation est trop lente, par rapport à la vitesse du " progrès technologique ", il suffit qu’il se soumette à la technologie. Une soumission à la technologie, qui n’est autre qu’une soumission au pouvoir économique et à l’argent. Une victoire absolue du virtuel de l’argent sur le réel de la vie.