Mythologies personnelles, l'art contemporain et l'intime

Édition Scala.
Par Isabellle de Maison Rouge, historienne de l’art et journaliste pour Art Actuel.

Premiere Couverture

L’auteur part du principe qu’une constante de l’art contemporain est que l’artiste met en œuvre sa propre vie dans son travail.
À travers douze artistes, elle nous propose un tour d’horizon de différentes techniques, mode d’expression, médium et médiation de l’exploration de soi.

« L’homme a toujours eu le désir de conserver des traces de lui-même. Aujourd’hui, plus que jamais, l’artiste met en œuvre cette aspiration. Il collecte et accumule des objets ou images qui parlent de lui et racontent son histoire. À l’aide de fictions ou de documentaires, il bâtit ses mythologies personnelles et nous les livre sans pudeur. »


Chapitre 1 : Où voir l’art contemporain en France.

Les circuits d’expositions de l’art ont changé, l’art contemporain est désormais accessible dans différentes plaques tournantes qui quadrillent la France.
- Le Fnac de 1875 dont la mission est de constituer et d’enrichir le patrimoine par des œuvres d’artistes vivants. Il fonctionne comme centrale de traitement des objets et met à disposition les œuvres pour les musées, les administrations et les lieux publics.
- On trouve aussi 22 Frac depuis 1985, fonctionnant sur le même principe mais à l’échelle régionale.
L’engouement du public pour l’art contemporain amène à la création d’autres types de bâtiments. L’auteur citera notamment le Palais de Tokyo, la Maison Européenne de la Photographie, les fondations, les collections privées et les galeries.

Chapitre 2 : Histoires personnelles et expressions de soi.

« Mythologies personnelles = La transposition du quotidien par l’individu pour atteindre le personnel c’est à dire l’intime. »

L’art, comme reflet d’une époque, évolue et donc notre façon de l’envisager aussi. Dès 1960 l’art et la vie sont associés dans une expression intime. On met fin aux techniques traditionnelles et le langage de l’artiste nécessite donc de nouvelles formes d’expressions. La pensée de l’artiste prime sur le résultat. Joseph Beuys appellera cela l’ « art élargi ».
Cet ouvrage réunit des artistes qui ne sont pas un collectif, qui n’ont pas le même projet. Il s’agit « de rendre perceptible leurs démarches entant qu’individus ». Mais chacun de ces artistes tournent autour d’une expression intime. Leur personnalité est le moteur du processus artistique, leur signature et leur style. Leur histoire personnelle est primordiale et la réflexion théorique passe au second plan.

Chapitre 3 : Biographies ordinaires, images du quotidien.

On vit dans un siècle où l’on s’expose à la société (télé-réalité, réseaux sociaux, etc.). L’artiste en fait de même dans la représentation de scène quotidienne, l’utilisation de son corps comme médium, etc. Pour cela nait un rapport privilégie avec la photographie et la vidéo qui sont une captation du réel.
L’auteur nous parle d’artistes comme d’un accumulateur compulsif qui garderait tout ce qui est une trace de lui dans la vie. Se pose la question de la différence des gestes effectués par lui et par une personne lambda. Et par extension on se demande si tout ce que fait un artiste est de l’art.

« L’art est un moyen de rendre la vie plus intéressante que l’art. » Robert Filliou

Après ces chapitres d’introduction, le livre se découpera toujours de la même façon. L’auteur nous présente deux artistes, puis un chapitre sur un thème qui introduit les artistes qui les suivent, puis elle recommence de même. Dans l’ordre elle nous présentera : ChristianBoltanski, NanGoldin,  JeanPierreRaynaud, Gilbert et George, AnnetteMessager, Sarkis, SophieCalle, JeanLeGac, MatthewBarney, CindySherman, GinaPane puis finira par un mini dossier sur Orlan. Chaque chapitre dédier à un artiste se découpe de la même façon. La première double page présente une œuvre de l’artiste et son analyse. Est également présente dans une colonne une mini description de l’artiste et un cartel de l’œuvre. Les deux pages suivantes sont une présentation du travail de l’artiste en tant qu’expression intime. La dernière double page introduit deux artistes au travail similaire à celui présenté dans le chapitre. Ces pages sont toujours agrémentés d’encarts où sont présents des citations et des définitions, ainsi que de reproduction d’œuvres représentatives des artistes.

Christian Boltanski.

Je suis content c’est mon anniversaire, 1971.
L’artiste revisite l’enfance en sorte de parodie où il joue le rôle de chaque membre de la famille dans des photos noir et blanc rehaussé aux pastels et à la gouache.

Boltanski s’est attaché à retracer ces souvenirs et c’est aperçu que sa mémoire personnelle était aussi une mémoire collective. De là il compile des photos, articles, objets ayant appartenu à des inconnus qu’il exposera dans un désordre rappelant celui de la vie. Dans un souci de reconnaissance, une lutte contre l’oubli et la disparition de l’existence.

Mis en relation avec les artistes PierrickSorin et JoëlBartolomeo dont la vie, la famille et les gens qui nous entourent sont les matériaux.

Nan Goldin

The Ballad of Sexual Dependency.
Fait partie d’un ensemble de 700 photos sur la représentation d’une liberté sexuelle se finissant par la montée du VIH et de la drogue.

Le travail de NanGoldin retrace le cours de son existence. Elle n’omet rien de la sexualité, ni de son passage à tabac par son amant. Elle photographie ces amis pour les retenir, se souvenir. Son travail nous montre sa vision du rêve Américain, qui n’est que cauchemar. Ces photos prisent sur le vif ne juge pas et n’exhibe pas, bien qu’elle soit la figure de proue de l’exhibitionnisme en art.

Mis en relation avec les artistes RinekeDijkstra et  BeatStreuli tout deux photographiant des gens illustrant des professions ou des groupes sociaux.

Chapitre 4 : Mythes solitaires et couples mythiques.

L’auteur pense la démarche artistique comme solitaire et pouvant amener certains artistes à s’isoler. Dans ce cas la vie est au service de l’œuvre. La mythologie personnelle devient le point essentiel à l’élaboration de l’œuvre. On peut citer Gauguin et  VanGogh comme exemple d’isolement.
Elle nous parle ensuite des courants Dada et Surréalisme comme l’expression de l’inconscient. La mythologie est ici à rapprocher de la pathologie en le sens où elle est obsession. L’artiste créé à partir de son expérience mais aussi malgré elle.
Les couples d’artistes à la fin du XXe siècle représentent une abolition de la frontière sujet et objet, artiste et modèle. Les couples gays, comme phénomène sociale en 1960, s’exposent dans une provocation teintée d’humour et d’agressivité en une démarche d’auto-exhibition ou d’autobiographie visuelle.

Jean-Pierre Raynaud

Pot
A la sortie de sa convalescence suite à la guerre d’Algérie,  JeanPierreRaynaud remplit un pot de fleur de ciment puis le peint. Il le fera pendant un demi siècle. La privation d’un objet de sa fonction en le rendant inutile et ainsi l’élevant au rang d’art est pour lui un acte de thérapie.

Il utilisera son art comme thérapie tout au long de son œuvre. Il bâtira lui même sa maison et s’y réfugiera. Sa maison c’est son hôpital. En 1993 il l’ouvrira au public puis la détruira, n’ayant plus besoin de sa protection contre l’extérieur. Il sera ensuite connu pour son travail sur les drapeaux qu’il tend à la verticale sur des châssis. Il ne retouche rien d’autre car leur histoire appartient déjà à l’art. Son mythe personnel devient collectif.

Mis en relation avec Absalon et  FabriceGygi tout deux constructeurs d’installation figurant un lieu de replis, accessible pour l’un mais pas pour l’autre.

Gilbert et George

Leur art est toujours une représentation d’eux, de leur couple dans un mélange de tradition et de modernité.

En 1969 ils réalisent leur première sculpture vivante. Se représentant toujours en gentleman, leurs travaux s’intéressent au sexe, à la religion et à la violence. Ils veulent reproduire de façon symbolique les divers aspects de l’humanité. Leurs sculptures peut se résumer par une phrase : « Regardez-nous, nous sommes un musée imaginaire. »

Mis en relation avec les couples  LawickMüller et  TimNible SueWebster travaillant sur le morphing et la sculpture à partir de détritus dont l’ombre figure un couple.

Chapitre 5 : A la poursuite de son identité.

L’artiste s’interroge sur ce qui l’identifie, ce qu’il restera de lui. Il est pris dans un rapport avec une pensée collective dont il ne peut se défaire.
On s’est toujours demandé, qu’est-ce que l’art mais depuis 1960 la question est « Qu’est-ce qui fait un artiste ? ». Questionnement repris le plus souvent par les femmes. Cette question sur l’identité implique une réponse déférente selon qui la pause. La reconnaissance de soi par soi et de soi par l’artiste ne correspond pas à la même situation.

Annette Messager

Histoire de robe, 1990.
AnnetteMessager exposait des robes accompagnées de photos anonymes. Elle nous comte l’histoire de femmes, d’identités différentes à travers le vêtement féminin par excellence.

L’artiste collectionne des informations sur les filles et en fait des installations. Elle brode des poèmes misogynes les teintant ainsi d’ironie. Elle expose dans son travail l’autre versant de la féminité, fait de violence et de colère face aux stéréotypes, pour faire de sa fausse autobiographie un portrait collectif des femmes.

Mis en relation avec  MarieAngeGuillemot et  RebeccaBournigaut travaillant aussi sur le vêtement.

Sarkis

L’ange qui écoute l’Otario de Noël de J.S Bach, 1992.
Un ange tente de faire entré la bande magnétique d’une cassette dans une caisse de bois en forme de cercueil. Cette musique que l’on entendra plus devient un objet matériel.

Sarkis est un artiste collectionneur mettant en scènes les objets, de différentes cultures, selon un rituel qui lui est propre. Il les nomme KRIEGSSCHATZ, qui signifie « trésor de guerre ». Toujours agencé selon un jeu de néons et de miroir, ils symbolisent pour lui l’énergie de la souffrance humaine et il les fait devenir art comme un acte salutaire.

Mis en relation avec ShirinNeshat artiste photo et vidéaste qui nous montre la ségrégation des femmes en Iran.

Chapitre 6 : Fictions d’artistes

L’art navigue entre la vie réelle et une vie fausse. L’artiste a comme rôle de nous montrer ce qui n’est pas perceptible au travers des fictions qu’il nous raconte. La fiction complète donc le réel. Mais pour qu’elle fonctionne on doit prendre en compte le spectateur, qui doit croire à la fable, mais laisser des indices pour que le leurre ne soit pas total.
On assiste à un renouveau de l’art narratif dans à la fin des années soixante par l’association du texte et du visuel. L’œuvre est ouverte, le texte ne correspond pas toujours, ou on ne nous donne qu’un titre en décalage pour faire travailler l’imagination du spectateur.

Sophie Calle

Le régime chromatique, 1997.
SophieCalle a inspiré le personnage de Maria dans le roman Léviathan de Paul Auster. Ici elle mêle la réalité et la fiction en se soumettant à des rituels de ce personnage. Elle mange chaque jour un menu en fonction de sa couleur et poussera l’expérience plus loin en servant le menu complet à ces amis.

Artiste utilisant le « je » au passé, on ne sait jamais la véracité de ces écrits. Empreint d’une réalité tangible grâce aux photos, ils sont pourtant dérangeants. Son œuvre prend racine et a pour moteur le secret, le voyeurisme et l’exhibition.

Mis en relation avec  MireilleLoup et  AliceAnderson qui travaille sur l’introspection, les biographies à construire, que ça soit la leur ou celles des autres.

Jean Le Gac

Story Art, 1986.
Composé d’un dessin de style académique, il l’envisage comme une installation de par le vidéoprojecteur et le texte placé comme un sous-titre. Sa peinture est à voir comme un story-board où il met en scène les aventures vécus par son double.

Renonçant à peindre de manière traditionnelle à cause de mai 68, JeanLeGac nous livre le roman de son double. Le Jean peintre qu’il ne pourra jamais atteindre. Il utilise l’illustration comme vocabulaire de base et est un artiste intercalaire entre le romancier et le peintre.

Mis en relation avec  JoanFontcuberta et  ClaudeClosky qui ont recours au réel pour créer une histoire imaginée.

Matthew Barney

Cremater 3, 2002
Cette vidéo raconte l’histoire d’un apprenti Franc-maçon. Dans cette vidéo faite d’une succession d’images complexes sans lien entre elles mais qui nous parle, l’artiste joue le rôle du personnage principal. Une histoire d’ascension/descente, d’apprentissage et d’initiation.

Relevant de l’utopie de l’œuvre d’art total, le travail de MatthewBarney envahit tout les médiums artistiques. Son œuvre la plus aboutis étant la série de cinq vidéos composant The Cremaster où il y jouera les caméléons. Emprunt de nombreux référents, son travail donne une grande importance au corps humain. Il y traite de ces pulsions, ces limites et de l’organique.

Mis en relation avec  NicoleTranVang qui traite du corps humain à travers les vêtements grâce aux nouvelles technologies.

Chapitre 7 : Le moi comme objet.

L’artiste est obligatoirement représenté dans son travail de par son intention, sa personnalité ou sa subjectivité. Mais cet aspect de la présence de l’artiste est le plus revendiqué dans les autoportraits. Ces derniers prennent une grande place dans l’art actuel. Le corps s’expose.
L’origine de cette présence date des peintres figuratifs lors de leur arrêt de la représentation du réel. La trace de leur geste trahit leur présence. Verra ensuite naître le body-art en 1960 où le corps deviendra outils.
Dans ce courant artistique on note une place importante prise par les femmes. Le corps féminin devient objet d’attention et de réflexion. Un travail que l’on peut partager en trois temps : une dénonciation de l’image de la femme dans la société par les féministes des années 70. Un travail sur le corps désexualisé et personnelle. Aujourd’hui le corps féminin est la représentation d’une fierté acquise par les féministes et les artistes posent un questionnement plus léger sur leur identité et sexualité.

Cindy Sherman

Untitled #400, 2000.
L’artiste nous offre la vision d’une femme vieillissante qui le refuse et use d’artifice pour le cacher sans succès. C’est l’image d’une jeunesse artificielle, en toc. Elle nous offre sa vision stéréotypés des Californiennes d’âges mures et aisé. Se pose la question de si elle joue un rôle ou si c’est un faux portraits d’elle-même.

Le travail de CindySherman s’inspire de la presse féminine. Elle dénonce les clichés sur les femmes dans la multiplicité de ses personnages comme une perte d’identité. Une image aussi de la schizophrénie dut à la condition féminine. Elle se met elle même en scène dans ces portraits photographiques pour avoir le contrôle maximale sur le modèle.

Mis en relation avec ValieExport et PipilottiRist.

Gina Pane.

Action sentimentale, 1973.
Performance à la mise en scène très calculée où elle place des épines sur son avant bras. Les photos témoignent de ce moment où les plaies allégoriques traduisent le corps dans sa faiblesse.

GinaPane donne une grande importance à la préparation de ces performances, story-board, croquis des photos qu’elle veut obtenir comme témoignage de son corps et de sa place dans l’œuvre, etc. son travail veut arracher le spectateur à son indifférence. Le corps devient un système de signes sociaux, un écran de projection où s’inscrit des images personnelles et universelles.

Mis en relation avec  AnaHerdieta et  TaniaBruguera qui travaillent aussi sur l’esthétique de la transgression comme langage du corps.