Relation paradoxale de l'art à la nature



Couverture du livre

« Des peintres de paysage, oui, en foule; des peintres de la nature... eh bien! Qu'on les compte...» André Masson.
L'expérience de la nature saisit un agencement d'éléments: éléments naturels (arbres, monts, ciel), éléments construits (édifices, murs, chemin, route), humains et animaux (travailleurs dans les champs, hommes sur une route, troupeaux, animaux solitaires). L'ensemble constitue le paysage, qui est disposition, agencement plus ou moins ordonné. L'expérience artistique, la recherche de la nature cherche le tellurique, le végétal, la présence animale en tant que tels. Cette visée est toujours idéale, utopique puisque dans la réalité, la terre est couverte de végétation, occupée par les hommes, les animaux. Faire l'expérience du bloc minéral, de la densité végétale, implique de se débarrasser de ce qui environne le roc, le tronc, l'herbe. Il faut se concentrer sur l'élément naturel, sur son élémentarité, extraite de l'écosystème auquel il appartient. Se polariser sur un élément naturel c'est donc l'extraire d'un ensemble ordonné par les logiques sociales, économiques, culturelles, c'est saisir une une matière, une texture, des formes, des énergies, c'est saisir une essence qui en révèle la vérité. L'expérience artistique de celui qui contemple le monde est de l'ordre de la révélation. C'est pourquoi l'oeuvre d'art présente un objet qui n'est pas un objet empirique mais un assemblage de pierres (Richard Long), une mise en scène de l'eau (vidéo de Bill Viola, cf ci-dessous), un miroitement (Nymphéas de Monet), une matière et une couleur picturale (terres rouges de Raoul Ubac).



Cette révélation de la nature n'est pas immédiate ni simple, elle demande un travail de révélation, d'extraction et de présentation. Le contemplateur, l'artiste, le promeneur également, doit produire dans son esprit des images qui soient la nature (prolifération végétale, texture rocheuse, fluidité aquatique).

Thierry Girard Lit de terre de la rivière Wei à Baoji

La nature ainsi révélée n'est pas le monde usuel, n'est pas notre environnement familier. Il faut s'éloigner de cet environnement, s'en débarrasser visuellement pour pouvoir accéder «à l'herbu de l'herbe, au rocailleux des rochers, au broussailleux des buissons». Ainsi Cézanne concentrait-il sa vision sur sur le motif qu'il avait choisi, à s'en faire saigner les yeux disait sa femme ou encore Edouard Pignon se plaçait-il à un mètre du tronc d'olivier pour en peindre les veines, les crevasses.

La présentation de la nature exige de produire des figures de la nature: il ne suffit pas de prélever dans la nature. Même chez les artistes qui choisissent la collecte, le prélèvement, un certain arrangement est nécessaire. Ainsi Richard Long dispose en cercle, en rectangles plus ou moins vastes les pierres qu'il a collectées lors de ses marches puis il les dispose sans les musées. Des opérations de sélection, de cadrage, de présentation sont nécessaires.

Richard Long A Line of 682 Stones, 1976

L'oeuvre tend à dépasser l'optique pour approcher, épouser, toucher les textures ligneuses, rocheuses, aqueuses, les boursouflures, craquelures, fissures des surfaces. Ainsi, les artistes de l'arte povera, lorsqu'ils se mesuraient à la nature, ont pris en compte ces reliefs et accidents de la nature. Les fragments de nature dessinés, prélevés, captés doivent nous donner à sentir le grain de la matière.
La quête de la nature passe donc par la destruction de figures établies, par l'élaboration de figures risquées.


Se défaisant du langage et des signes établis, le fait artistique réalise son corps à corps avec le monde, et en particulier avec les éléments naturels. La prima natura est le point de vérité qui traverse les oeuvres rencontrées dans le livre, et l'homme-artiste qui les a produites.