Flux et prises de paroles dans le Théâtre Contemporain


image nobody.jpg (91.4kB)

Nobody par le Collectif La Carte Blanche et Cyril Teste d'après les textes de Falk Richter

L’Art Sonore dévoile une multitude de facettes possibles et imaginables.
Il permet non seulement de découvrir une valeur subjective mais également de développer les autres arts qui lui sont proches.
Le cinéma paraît être une preuve attrayante, le théâtre en est une meilleure.

Le théâtre contemporain réunit tout les matériaux nécessaires à l’aboutissement d’une exploration collective, avec différents sens : la vue, l’ouïe, l’odorat et parfois même le toucher.

Le théâtre se découvre d’abord dans une primitivité qui lui est propre, rituel parmi les grands rituels : il se distingue de toutes autres célébrations religieuses en Grèce antique.
Au fur et à mesure de l’avancée temporelle, il se dévoile comme philosophique puis glisse peu à peu vers une censure radicale, de part son attrait populaire.

Ainsi, les auteurs vont dès lors chercher à détourner le système de censure, qu’il soit social ou monarchique.
Ce détournement passe par une ironie des vices du siècle dans lequel ils se trouvent, ou parfois grâce à des allégories.

Nous découvrons de nos jours une déformation de la langue dans un but esthétique mais aussi éthique. La langue se doit de refléter ses parlants.
Bien après l’abandon des alexandrins et le retour à la prose, une bascule va s’opérer grâce à de nombreux artistes dont Paul Claudel est un des précurseurs.
La typographie commence à être étudié en rapport avec le sens des sonorités du plateau et la pensée des personnages.

La parole devient alors une façon de s’exprimer, parfois à outrance, pour délivrer le message d’une société dans l’outrance.








1. Un flux incessant de mots : la parole et les sons comme moteur de l’action

a) La parole et la pensée immédiate dans le théâtre contemporain

À la manière d’un renversement de pensée purement contemporain : nous réfléchissons et connectons notre monde avec une rapidité spectaculaire.
Le monde du travail dans un univers capitaliste n’a cessé, depuis la première révolution industrielle, de fasciner et façonner les artistes.
Nombres de dramaturges ont cherché à faire ressortir ce portrait d’une société qui réfléchit plus vite qu’elle ne pense pour son bien.
Cette pensée en premier temps par une réécriture typographique, où chaque retour à la ligne engendre un souffle et une succession de mots virulents.
Tout comme des vers libres, ils arborent le monde et l’humain dans sa complexité de réflexion.

En contre partie, nous retrouvons les auteurs qui décident de n’écrire aucun signe typographique, dans le but de laisser libre choix à l’interprète.

Parallèlement, le théâtre post dramatique présente une image du monde dans sa complexité et ses défauts, souvent à travers des figures choquantes pour la société et une envie de faire réagir le spectateur. Ce dernier se compose de performances liant musiques, vidéos et textes à valeurs dénonciatrices.
Rodrigo Garcia, le maître de ce mouvement peut toutefois être remis en cause dans la mesure où il travailla dans le milieu du marketing publicitaire, ce qui lui donne une place privilégié pour chercher à choquer.
Bien qu’on puisse comprendre son dégout pour son ancien travail et son envie de refonder un monde, on peut également se demander si cela n’est pas dans un but publicitaire, ce qui choque intéresse et ainsi rapporte des fonds financiers.











b) Pina Bausch : Danse Théâtre, sons et silences dans l’action

Pina Bausch est une chorégraphe pionnière de la danse contemporaine, figure du mouvement néo-expressionniste et de l’avant garde des années 1970.
Sa danse se définit par le terme « Tanztheater », théâtre danse.
Elle se veut avant-gardiste dans le sens où elle travaille sur les tensions du corps plutôt que sur un quelconque dogme chorégraphique.
Laissant libre court à son imaginaire, elle développe des techniques pour faire danser ses danseurs et danseuses d’une manière subjective : le corps de chacun et chacune est étudié pour faire ressortir les traits qui lui sont propres, créant ainsi une fluidité mariée à une diversité.

Nelken (œillets en allemand) fut présenté au Théâtre de Nîmes en 2011.
Le spectacle présente un thème qui, trente ans après, est malheureusement d’actualité plus que jamais. L’immigration et le refus des gouvernements d’accueillir un flux trop important de personnes sont au cœur des problématiques contemporaines.
Le plateau est recouvert en son sol d’œillets, fleurs du départ vers l’autre monde.
Le spectacle débute sur une chorégraphie de langue des signes, qui traduit une chanson américaine des années 30 sur le thème de l’amour.
De long moment s’étirent ensuite dans un silence glaçant, où seulement quelques sons stridents apparaissent pendant la séparation des migrants et l’éclatement de leurs familles.
Le geste est vecteur de l’action chez Pina autant que le silence et les sons.
La poésie devient alors le rendu final : des images époustouflantes et toujours très sensibles, où l’on retrouve la grandeur de la féminité dans ce qu’elle a de plus concret, sa douceur et son altruisme.


Nelken de Pina Bausch, Compagnie Tanztheater Wuppertal
c) Le retour aux origines : Wajdi Mouawad

Wajdi Mouawad est un auteur franco-libanais contemporain.
Son œuvre se décrit comme un retour à une narration des origines, qu’elles soient antiques ou familiales, elles ont toujours un rapport avec notre façon de percevoir notre monde : les secrets sont portés de génération en génération sans que ceux qui les portent le sachent et le seul moyen de sortir du tunnel est de revenir sur les pas familiaux.
Le flux de paroles est ici plus souvent qu’on ne le pense poétique et à double sens.
La tétralogie Le sang des promesses est un recueil de quatre pièces autour du thème de la famille, de ses dérives incestueuses et de son absence.
À travers ses quatre histoire, ils les questions du retour au pays d’origine pour un immigré, le traumatisme de la guerre et sa résurgence dans l’esprit humain des générations plus tard, l’inceste honteux d’un Œdipe du Moyen-Orient et le prix à parti pour un jeune terroriste dont le but ultime est de s’attaquer à la culture établie.




2. Prise de positions concrètes : les avis des auteurs d’aujourd’hui

a) Dénoncer le système antihumain qu’est le capitalisme : le monde du travail

Le monde du travail est impitoyable et inhumain. Il animalise l’Homme au sens où il ne reste que quelques années à son apogée avant d’être relié au rang des épuisés.
Falk Richter est un auteur contemporain allemand qui travaille sur la domination de l’idéologie capitaliste dans notre société occidentale.
Son flux de paroles est incessant et renvoie sans cesse à une remis en question du système.

Nobody est un spectacle du Collectif La Carte Blanche, présenté au Printemps des Comédiens à Montpellier en 2015. Il relie de nombreux textes de l’auteur autour du thème du nouveau monde du travail, celui d’une langue à moitié anglaise et d’une rapidité phénoménal.
À travers un groupe d’individus travaillant pour une boîte de marketing, c’est chacun à coup de mensonge et de jugement d’autrui que l’univers se dégrade. Un homme, Jean Personne, se pose des questions sur son but dans cette affaire. Le spectacle est une performance filmique : derrière des murs de verres se cache le décor de l’entreprise, au-dessus se trouve un écran qui filme en temps direct les acteurs. On retrouve ainsi les acteurs dans plusieurs espaces, mais tous sont obligés d’écraser son prochain pour arriver à avancer.
La parole comble ainsi un manque humain et cherche à renverser l’ordre établi.


Jean Personne dans Nobody



b) Les guerres et leurs répercussions

Au sortant d’une période sombre de l’Histoire humaine, le monde est toujours empreint des erreurs d’hier.

Mouawad dans Incendies dénonce par la poétique des mots une famille détruite par un secret enfoui dans une tombe.
Les deux enfants partent, à la mort de leur mère, sur les traces de leur père dont elle ne leur a jamais parlé. Ils retournent alors au Proche-Orient dans un pays dont il ne connaisse ni la langue ni la culture pour chercher.
Ils y découvrent non seulement un frère kamikaze que la mère fut forcée d’abandonner en bas âge, mais également que ce même frère viola sa mère sans savoir que c’était elle lors de l’assaut de son village. Le frère est donc le père. Mauvais retour aux sources qui inscrit le récit dans un retour aux mythes antiques, ce texte rappelle également les constellations familiales, des groupes d’individus se rassemblant pour comprendre l’héritage traumatique de leurs ancêtres.
Dans Forêts, c’est cette fois-ci pour protéger sa famille qu’un père emprisonne ses enfants dans un zoo au milieu d’une forêt pendant le début de la Seconde Guerre Mondiale. Mais lorsque le père meurt, lui seul qui savait comment sortir de ce lieu pour aller chercher à manger, la famille se retrouve dan l’obligation de manger un à un les animaux. Le frère couche avec sa sœur, la mère accouche d’un monstre. En même temps on retrouve l’histoire de Loup, petite-petite-fille qui cherche à comprendre pourquoi sa mère est morte d’un cancer du cerveau alors qu’elle avait un fœtus dans le crâne, condition très rare où le jumeau se calcifie dans le corps de l’autre jumeau.
Au bord de Claudine Galea, auteure française, fait le choix de ne pas mettre de ponctuation. L’art sonore se délie dans un flux incessant de paroles poignantes, où la place de la femme dans la société se mêle avec sa place dans la guerre.
La place d’une photographie choc qui avait paru dans le Washington Post montrant une soldate américaine tenir une détenue nue en laisse.
La sexualité de cette femme et de l’auteure est questionnée face à une vision prenante par sa violence.














c) L’avidité humaine qui détruit l’écosystème

Anja Hilling est une auteure allemande en vue depuis quelques temps.
Elle fut dans les dernières années représentée sur les plus grandes scènes contemporaines européennes, dont le Théâtre de la Colline à Paris.
Sa pièce Le jardin (2011) aborde le problème de l’avidité humaine par justement l’art sonore.
La protagoniste, Antonia, est une journaliste critique de musique, elle rencontre Sam Embers, une star du rock au charme magnétique.
Elle quitte son ancienne vie, son compagnon et va prendre la place vacante de jardinière de l’artiste pour se rapprocher de lui.
Au milieu de ce méli-mélo dramatique se joue une chorégraphie encore plus intéressante : les fleurs ont la parole.
Elles partagent un langage dramatique, poétique et une temporalité totalement différente avec un rythme beaucoup plus lent : un art de la parole au langage parfois verdâtre bien que vertueux.
Les fleurs sont là pour rappeler l’égoïsme humain : Sam Embers et Antonia finissent par se lier et prennent de la drogue ensemble, un mauvais mélange et la mort apparaît.
La musique est très présente tout au long de cet enchevêtrement déconstruit où la mort d’Antonia est annoncée de façon prophétique dans le prologue des plantes.