• GINA PANE


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Présentation d'un livre d'art, Gina Pane, terre-artiste-ciel, Sophie Duplaix (Ed. Actes Sud), 2012.

  • Introduction


  • La plasticienne Gina Pane est née à Biarritz en 1939 et décédée à Paris en 1990. Réputée pour ses « actions », elle part d’abord étudier aux Beaux-Arts de Paris puis à l’Atelier d’Art Sacré, d’où elle ressort avec de nombreuses sculptures et installations achevées et une attirance certaine pour le corps humain et le retour à soi. Ses travaux traduisent dès lors l’idée d’une reconquête de l’âme et du corps, qui se concrétise par la modélisation de la chair sculptée.

Peu après, elle part s’isoler dans la nature, là où elle trouve « une force poétique, comme un lieu de mémoire et d’énergies » et déploie in situ des actions, selon les termes d’Anne Tronche dans son ouvrage Gina Pane, actions (1997). En 1970, elle réalise face à un public des scarifications sur son propre corps à l’aide d’épines de roses et de lames de rasoirs dans une action intitulée Azione sentimentale.
En ouvrant son corps, elle se rapproche du spectateur en lui montrant ce qui est essentiel à l’homme: le sang. Gina Pane crée ainsi un espace de communion avec l’autre, réduisant l’écart entre moi et autrui. A-travers ses actions élaborées avec une gestuelle minutieuse, elle crée également un langage commun du corps, un nouveau type de communication qui se comprend comme un langage non verbalisé. Ce langage partagé lui permet ainsi de vivre l’expérience d’autrui et de ressentir une empathie si fortement intime que l'artiste rentre en dialogue immédiat avec le spectateur. Par cette action, ce ne sont pas des paroles qui sont échangées, mais un message intense avec l’autre, un message pérenne.
Dans cet ouvrage qui lui est dédié, Sophie Duplaix, conservatrice en chef des Collections contemporaines du Centre Pompidou de Paris, choisit d’analyser l’oeuvre de Gina Pane à-travers l’idée d’« une quête de l’unité perdue entre l’âme et le corps », mais également d’un don de soi qui traduirait « l’amour de l’Autre ». Avec cet axe de lecture, elle donne aussi des renseignements au-sujet de la démarche artistique qu’a entrepris Gina Pane durant sa carrière de plasticienne. Elle décrit ainsi les prises de vue lors de la réalisation de ses « actions », qui sont programmées entièrement selon elle et selon les témoignages rapportés d’Anne Marchand, compagne de Gina Pane dans les dernières années de sa vie.
Par cette rigueur dans le tournage, Sophie Duplaix y voit la condition de la transmission d’un « message pérenne » à autrui. Gina Pane fait de son corps le support de son oeuvre afin que ce message soit délivré, se plaçant ainsi comme l’initiatrice du body art. Cette forme d’expression artistique devient l’étape fondamentale dans sa démarche.
Généralement connue pour ses seules actions, Sophie Duplaix rappelle que le propos de l’oeuvre de Gina Pane est aussi à comprendre à-travers la réalisation de sculptures et peintures dans les premiers temps de son parcours, mais aussi dans ses photographies et installations inspirées de l’iconographie religieuse dans les années 1980. L’intégralité de son parcours artistique permet de saisir son propos artistique dans toute sa cohérence conceptuelle.

C’est pourquoi Sophie Duplaix pose un regard rétrospectif sur l’oeuvre de l’artiste et propose une analyse chronologique des oeuvres de Gina Pane, faite à partir des écrits de l'artiste. La manière dont l’artiste élabore ses « actions » fera l’objet d’une première partie. Il sera ensuite question de comprendre la manière dont Gina Pane conçoit l’idée d’une communion avec autrui, avant d’aborder dans un dernier temps la dimension spirituelle et religieuse de son oeuvre.


  • I- Elaboration de l'action Psyché


  • Achevée en 1974, le projet de l’action Psyché est considérée par Sophie Duplaix comme l’oeuvre fondamentale de Gina Pane à ses débuts. A la fois visionnaire et élaborée avec précision sur une durée de plusieurs mois, l’action Psyché se compose d’un texte de l’artiste accompagnant une série de clichés qui rend compte de la vue depuis sa fenêtre de la rue de Vaugirard.
Avant la réalisation de cette action, Gina Pane entame une phase préparatoire durant laquelle elle prend des notes, fait des croquis, choisit le lieu exact, l’ajout de son éventuel, les angles de vue, les lumières ainsi que les objets. Après les préparatifs, l’artiste réalise ce qu’elle nomme des «constats photographiques », qui sont le produit en devenir de l’action finale. Dans Psyché, Gina Pane montre son corps et le met à l’épreuve. Elle réalise des scarifications sur son propre corps et escalade avec difficulté un mur jusqu’à être à bout de souffle. Gina Pane attire le regard du spectateur en montrant la difficulté commune à laquelle peut être confrontée au corps. La dialogue alors s’instaure avec autrui, un rapprochement se crée.

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Action Psyché, 1974


  • II- L'entrée en contact avec l'autre


  • Face à une société qui vie à nier la nature première de l’individu, Gina Pane tente à-travers ses performances de revenir à une chose commune que tout un chacun peut partager. Elle arrive ainsi à l’idée d’un « langage du corps », définie par une communication essentielle entre tous les corps. L’artiste développe cette idée lors de son isolement en pleine nature, là où elle réalise des actions de 1968 à 1971. En mettant son corps en scène, comme dans son action Terre protégée I, II et III (1970), elle lance l’idée d’un corps communicant avec chaque être.
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Terre protégée II, 102x70cm

Elle se place ainsi sur le sol, les bras en croix, et apparaissant à-travers une dimension spirituelle, elle semble revenir à un geste primitif qui serait celui d’un retour à la terre, d’une redécouverte du contact avec la nature. Sophie Duplaix retrouve cette même idée mais avec avec l’idée d’un contact entre deux être humains, comme le montre l’action Premier projet du silence datant de 1969-1970. Gina Pane dit y retrouver là « un échange élémentaire silencieux » et renouer une « relation originaire », c’est-à-dire un contact humain essentiel. Par ce type d’action artistique jamais vue jusque-là, l’artiste dépasse les supports traditionnels de l’art et vise un but qui renouerait avec la communication élémentaire de l’homme.

  • III- Spiritualité et religion dans son oeuvre


  • Gina Pane nourrit à-travers ses oeuvres tardives un goût pour l’assimilation spirituelle de la « terre, l’artiste et le ciel ». Entre deux éléments du monde, l’artiste apparaît comme le passeur entre l’ici-bas et l’au-delà. Ce couple de trois figures est apparu à partir d’une expérience vécue en 1968. En s’en ressouvenant, l’artiste en fait une référence dans sa démarche artistique.
Dans son souvenir, des tissus de feutre couleur bleu sont posés sur un présentoir de métal dans l’atelier de son père. En regardant le bleu du ciel, elle remarque la différence de couleur avec celle des tissus. Après cette observation, Gina Pane considère le bleu comme sa couleur de référence. Si la couleur du ciel ne peut être en adéquation avec le bleu que l’on trouve sur terre, l’artiste tente à-travers ses projets de les faire s’associer malgré tout, en se plaçant en tant que médiatrice entre le ciel et la terre.
Elle nomme cette association « la situation idéale », selon Sophie Duplaix. En provoquant celle-ci, Gina Pane vise à faire converger ce qui n’est pas de la nature avec la nature, incluant par là les hommes. L’idée de communication entre la nature et l’être humain déjà élaborée dans ses oeuvres de jeunesse est alors parachevée par l’élément du ciel.
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Situation idéale, terre-artiste-ciel



  • L’ouvrage de Sophie Duplaix publié en 2012, Gina Pane, terre-ciel-artiste, rend compte de la démarche artistique de Gina Pane tout au long de sa carrière à-travers une analyse rétrospective de ses oeuvres. Si l’artiste s’est engagée politiquement afin de dénoncer l’assujettissement et la dénaturation de l’homme par la société, la critique artistique s’est intéressée avant tout à montrer la dimension altruiste de l’oeuvre de Gina Pane et la manière dont elle a voulu renouer une relation essentielle et primitive avec autrui grâce à ses actions. Elle propose un « langage du corps » qui ne se verbalise pas, mais qui permet de porter un message pérenne à l’autre sans que les mots ne soient nécessaires. Ce message marque les deux individus et leur rappelle une chose proprement humaine: celle de la communication. L’artiste poursuit cette quête de l’association entre les hommes en y intégrant la nature, et enfin, le ciel.