Le paradigme de l'art contemporain, structures d'une révolution artistique


Couverture

Nathalie Heinich,
Née le 3 août 1955 dans le 6em arrondissement de Marseille, est une sociologue française, spécialiste de l'art, notamment de l'art contemporain.

Tout d'abord; ce livre étant très philosophique (mise en lien possible avec certaines théories Marxiste) et sociologique, je me suis aidé de certains sites pour simplifier les diverses informations. Tels que https://marges.revues.org/950 ou encore http://lectures.revues.org/.

A travers ce livre, Nathalie Heinich nous montre que l'art contemporain est un paradigme et non un genre singulier. Elle nous montre de quoi relève ce paradigme, tout d'abord en le définissant, puis en en décrivant les enjeux. Pour se faire, elle s'appuie sur la thèse de Thomas S. Kuhn, l’auteur montre que cette notion « permet de donner sens aux problèmes rencontrés par l’innovation conceptuelle lorsque celle-ci, ne correspondant pas au paradigme dominant, est vouée soit à échouer, soit à entraîner un changement de paradigme » (p.43).
L’auteur montre que l’art contemporain, en devenant un paradigme, accomplit une « rupture ontologique des frontières de ce qui était communément considéré comme de l’art » (p. 49).
Autrement dit, la rupture opérée entre le paradigme moderne et le paradigme contemporain a révolutionné la notion même d’art, c’est-à-dire non seulement la façon de le penser, de le concevoir, de le montrer, de le distribuer, mais aussi la façon de le vendre.
Selon cette thèse, on peut identifier trois grands paradigmes au sein du monde de l’art :

- Le classique
- Le moderne
- Le contemporain.

Chacun constitue une rupture avec le précédent, en termes esthétiques, mais induit également une refonte complète des questions « institutionnelles, organisationnelles, économiques, logistiques » (p. 34).

Si certains éprouvent un rejet face à l’art contemporain, c’est parce que pour eux ce dernier ne répond à aucune de leurs attentes esthétiques (nous sommes donc dans le paradigme moderne, voire le paradigme classique).

L’art contemporain repose sur le fait que « l’œuvre d’art ne réside plus dans l’objet proposé par l’artiste » (p. 89), mais que celle-ci se situe dans un « au-delà de l’objet ».
"Si dans les paradigmes classique et moderne, l’œuvre était la finalité et représentait la personnalité de l’artiste ainsi que sa sensibilité et même son intériorité, avec l’art contemporain, c’est le jeu avec les limites, avec les cadres institutionnels, avec l’espace d’exposition et même avec le temps qui est générateur de nouvelles formes artistiques.
Si le paradigme moderne cultive les sensations ainsi que l’élévation spirituelle, le paradigme contemporain cultive quant à lui les distances (que celles-ci soient physiques, juridiques ou encore morales), l’intégration du contexte, les différentes contraintes étant vécues comme des limites sinon à transgresser du moins à franchir et à dépasser."

Quatre « moments emblématiques » permettent de saisir la portée « révolutionnaire » de l’art contemporain.

Le ready-made, instauré par Marcel Duchamp dès 1913 (artiste qui fait figure de précurseur de l’art contemporain), consiste à exposer un objet usuel (un urinoir dans le cas de Duchamp) dans l’enceinte du musée.
L’art conceptuel donne quant à lui la primeur à l’idée sur l’objet réalisé ; on peut citer à cet égard le dessin effacé de Raoul Rauschenberg en 1953.
La performance consiste en une représentation d’actions (scénarisées ou non) devant un public ; elle a été systématiquement pratiquée par Hermann Nitsch et les actionnistes viennois, par exemple, dans des performances au cours desquelles des cadavres animaux sont l’objet de scènes liturgiques ; cependant elle trouve son origine dans les premiers pas du futurisme.
L’installation se caractérise par le fait « qu’elle ne peut avoir ni de socle ni de cadre : ce n’est ni une sculpture, bien qu’elle soit en trois dimensions, et encore moins une peinture, même si elle n’exclut pas certains éléments aient été peints par l’artiste » (p. 96).

Ces quatre moments fondateurs de rupture radicale sont devenus les symboles de l’art contemporain naissant. .

« Dématérialisation, conceptualisation, hybridation, éphémérisation, documentation » (p. 104)
Ce sont eux qui forment le paradigme de l’art contemporain. Il faut insister sur la documentation qui accompagne les œuvres. Ce sont en effet les discours autour des œuvres qui déterminent leur mode d’emploi et la voie de leur intelligibilité. Mieux, les discours, la documentation, ou même les traces (photos, vidéos, etc.) font partie intégrante de l’œuvre. Sans eux, elles peuvent en effet rester obscures.
Selon l'auteur « l’art contemporain est devenu, essentiellement, un art du faire-raconter : un art du récit, voire de la légende, un art du commentaire et de l’interprétation » (p. 90).
C’est ainsi que les médiations deviennent capitales dans les milieux de l’art contemporain. Les artistes, mais aussi et surtout les commissaires, les galeristes et les différents spécialistes organisent la circulation des textes, entretiennent et interprètent les oeuvres.
L’importance de ces médiations, leur développement ainsi que leur circulation a bien évidemment des conséquences institutionnelles. Autrement dit, se forment au sein de l’art contemporain des relais institutionnels, qui n’existaient pas au sein du paradigme de l’art moderne, assurant le lien entre les œuvres et le public.

Il y a donc de « nouvelles façons d’exposer », les expositions deviennent avant tout des installations, ce qui implique la nécessité de proposer un « agencement théorique qui donne sens à la collection des œuvres présentées » (p. 242) ; de « nouvelles façons de collectionner » (on est plus proche du placement boursier que du collectionneur accrochant des toiles dans son salon).

Cela engendre de gros dilemmes au niveau de la conservation des œuvres ;

- Comment exposer une œuvre qui est vouée à la décomposition ?
- Quelle est la place des conservateurs puisqu’ils tendent à devenir des interprètes de l’œuvre ?
- Problème au niveau de leur restauration éventuelle (avec accord de l’artiste ou non).
- De leurs déplacements internationaux.

Un autre point important; L'accélération du rythme de la production des œuvres, mais aussi par la jeunesse des artistes.
Cela tient essentiellement à la distinction entre artistes expérimentaux (tels Cézanne, Brancusi, Mondrian, Kandinsky, Pollock, De Kooning, Rothko) et artistes conceptuels (tels Picasso, Matisse, Duchamp, Malevitch, Oldenburg, Rauschenberg, Warhol).

Alors que les premiers progressent graduellement autour de la même idée (temporalité longue), les seconds sont plus versatiles et plus rapidement opérationnels en donnant forme à une idée. « Ainsi la prime accordée aux artistes jeunes, du fait de la concurrence pour l’innovation qui a cours parmi les intermédiaires, ne peut qu’aboutir mécaniquement à une prime accordée aux formes d’expression les plus conceptuelles au détriment des formes plus expérimentales » (p. 326).

Il y a également le sujet de l’augmentation exponentielle des discours qui accompagnent systématiquement les œuvres, la multiplication des institutions en charge des œuvres, ainsi que l’accroissement du prix des œuvres, qui atteint des niveaux extrêmement élevés, pour ne pas dire indécents.

Au travers de son ouvrage (très sociologique) Nathalie Hennich, elle retraçe plus de vingt ans de recherche.
Elle explique en quoi l’art contemporain est devenu un paradigme à part entière, mais aussi et surtout en décrit tous les mécanismes artistiques, structurels et institutionnels.

Nathalie Heinich