Jonathan Harvey

"Je ne crois pas à l'existence d'un art sincère, mais je crois à la sincérité de l'artiste devant un projet. Et là je reconnais Jonathan Harvey. Tout en travaillant avec les préoccupations les plus exigeantes et des techniques de pointe, Jonathan Harvey pourrait apparaître, grâce à un calme et une sérénité qui émanent de toute sa personne, comme un homme d'une époque moins contrainte par l'urgence que la nôtre ; en d'autres mots, il se donne le temps nécessaire pour accomplir sa tâche sans exaspération."
Célestin Deliège, musicologue belge

Harvey
Jonathan Harvey, né le 3 mai 1939 à Sutton Colfield, Warwickshire, mort le 4 décembre 2012.

Durant son enfance, Jonathan Harvey est choriste au St. Michael’s College de Tenbury. Cet amour pour la voix l’influencera toute sa vie. Il dira même : " La sensation de chanter est la base de la musique." Il s'oriente ensuite pour des étude de musique au St. John's College de Cambridge. Ses professeurs de composition sont influencés par le travail de Schoenberg, il étudie donc les techniques dodécaphoniques. Il s'intéresse à la composition d'avant-garde avec des éléments électroniques. Dans les années soixante, il rencontre le compositeur allemand Stockhausen qui a un réel impact sur son travail. Ils voient la musique électronique comme un lieu possible de rapprochement entre l'intuitif et le scientifique, le mystique et le rationnel. Et en mars 1975, Jonathan Harvey publie The music of Stockhausen. Il est l'un des pionniers de la musique électroacoustique et a créé une très grande oeuvre.
Dans les années quatre-vingt, le compositeur français Pierre Boulez l'invite à l'Ircam, l'Institut de Recherche et de coordination Acoustique/Musique qu'il a lui-même fondé en 1969. Jonathan Harvey est donc en résidence à la prestigieuse institution parisienne de recherche et création entre le musée Georges Pompidou et la Fontaine Stravinsky.
Et c'est ici qu'il crée l'une de ses plus célèbres pièces Mortus plango vivos vocos

Date de composition : 1980 Durée : 9 minutes
Éditeur : Faber Music
Commande: Ircam
RIM (réalisateur(s) en informatique musicale) : Stanley Haynes
Dispositif électronique : sons fixés sur support (ADAT)
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On entend la cloche ténor de la cathédrale de Winchester et la voix d'un jeune garçon travaillée de manière électronique. Sur la cloche il y a inscrit « Horas avolantes numero mortuos plango : vivos ad preces voco » (« Je compte les heures qui s'enfuient, je pleure les morts : j'appelle les vivants à la prière ») d'où est tiré le nom de la pièce et les paroles pour le choriste, le fils du compositeur.
Il y a une tradition polyphonique anglaise, comme par exemple un morceau du seizième siècle de William Cornysh Salve Regina. Harvey garde cet héritage et le travaille avec les techniques électroniques les plus à la pointe de son temps.

Jonathan Harvey parle de ses sensations et de son travail sur Mortus plango vivos vocos:
"Cette œuvre reflète mes expériences à la cathédrale de Winchester où mon fils Dominique a été choriste de 1975 à 1980. Elle est fondée sur sa voix et sur celle de la grande cloche ténor. Cette énorme cloche noire d'une puissance surhumaine porte en inscription : Horas avolantes numero mortuos plango : vivos ad preces voco (Je compte les heures qui s'enfuient, je pleure les morts : j'appelle les vivants à la prière). Ce texte est repris par la voix du jeune garçon. La hauteur et la structure temporelle de mon œuvre sont entièrement fondées sur le spectre très riche et harmoniquement irrégulier de la cloche, structure qui n'est ni tonale, ni dodécaphonique, ni modale à la manière occidentale ou orientale mais tout à fait unique.

Les huit sections de l'œuvre reposent chacune sur l'un des huit principaux partiels les plus bas. Les accords sont construits à partir d'un répertoire de 33 partiels ; les modulations entre les différentes zones du spectre sont effectuées par des glissandi.
Des transformations constantes entre le spectre d'une voyelle chantée et celui de la cloche sont réalisées par des manipulations sur les composantes internes des deux sons. Il faut imaginer que les murs de la salle de concerts enserrent le public comme les côtés de la cloche autour de laquelle vole librement l'âme du jeune garçon (cet effet est surtout perceptible dans la version originale huit pistes)."


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Sonogramme Mortuos plangi vivos voco
En effet les huit sections qui structurent l'ensemble sont deux spectres harmoniques qui se mélangent pour en former un troisième. Il utilise l'informatique comme un instrument d'expression. Et comme il le pense avec Pierre Boulez, pour créer un forme d'expression nouvelle il est bon d'utiliser les nouveaux matériaux qui s'offrent à eux. Pour ce qui est de la musique spectrale Jean-Guillaume Lebrun, professeur et membre de l'association Presse musicale internationale pense que : "Les transformations de la voix, mêlées à celles de la sonnerie de la grande cloche de la cathédrale, sont une exploration miraculeuse, jamais égalée dans sa lumineuse simplicité, du spectre harmonique."
On peut voir ici un Sonogramme de Mortus plango vivos vocos. C'est une représentation visuelle de son, et c'est avec elle que l'on compose de la musique dite spectrale.

Cette oeuvre questionne le rythme et le temps. Cette cloche qui appelle à la prière ne va pas à l'encontre du compositeur, lui-même dans une quête spirituelle. La réflexion sur le temps nous ramène à notre propre destinée mortelle alors que l'on s’inscrit dans un temps immense et éternel.

La fin du morceau donne envie d'évoquer le compositeur Olivier Messiaen notamment Et Exspecto Resurrectionem Mortuorum - mouvement 5. On retrouve un son carillonnant. Olivier Messiaen a eu une très grande influence sur de nombreux compositeurs du vingtième siècle, il est par exemple l'un des professeurs de Pierre Boulez.

Jonathan Harvey a écrit un hommage pour Olivier Messiaen en 1994. Il s'agit du Tombeau de Messiaen pour piano et bande.

Date de composition : 1994 Durée : 9 minutes
Éditeur : Faber Music, Londres
Commande: Philip Mead avec l'aide de Eastern Arts
Dédicace : à Philip Mead et à Jake Harvey Tavener, né dix heures avant son achèvement.
Note de programme
"Cette pièce est un modeste hommage suite à la mort d'une immense personnalité musicale et spirituelle. Olivier Messiaen était un « protospectraliste », en ce sens qu'il était fasciné par les couleurs des séries harmoniques et leurs distorsions, y trouvant un prisme de lumière. La bande est composée de sons de piano, accordés chacun sur une des douze séries d'harmoniques correspondant à chaque note de la gamme. Le piano « tempéré », en direct, rejoint et transforme ces séries, sans jamais y appartenir, ni s'en séparer véritablement."
Jonathan Harvey, programme du concert de l'Académie d'Eté, Ircam, 20 juin 1998.

Il a aussi écrit Missa Brevis pour chœur mixte à quatre voix a cappella
On peut en écouter trois extraits sur le site du Saint John College ici
Date de composition : 1995 Durée : 10 minutes
Éditeur : Faber Music, Londres
Commande: Martin Neary le chœur de Westminster Abbey
Dédicace : à Martin Neary
Jonathan Harvey publia aussi deux ouvrages traitant de la spiritualité. Comme Stockhausen qui recherche l'état de conscience. Cela se retrouve dans sa musique, il dit qu'il "essaie de composer une sorte d’esthétique bouddhiste ». Cela donne envie de le rapprocher du compositeur américain John Cage, mais il considère que celui-ci est « un exemple de bouddhisme extrême, qui ne peut pas émouvoir ».

Wagner Dream opéra en neuf scènes pour six chanteurs, cinq comédiens, chœur, ensemble et électronique

œuvre électronique, Ircam Date de composition : 2003 - 2007
Durée : 1 h 45 mn
Éditeur : Faber Music, Londres
Commande: De Nederlandse Opera, Grand Théâtre de Luxembourg, Holland Festival et Ircam-Centre Pompidou
Livret (détail, auteur) : Jean-Claude Carrière
Le professeur chercheur en informatique musicale Bruno Bossisest le voit ainsi : ""Dans Wagner Dream, le compositeur Jonathan Harvey et le librettiste Jean-Claude Carrière, tous deux intéressés par la spiritualité bouddhiste, ont relié deux faits de la vie de Wagner : la narration de ses derniers instants et son projet de composer un opéra sur un sujet bouddhiste. Et les technologies de l'Ircam ? Des effets spéciaux spectaculaires ? Non, ou pas seulement : elles donnent sens au drame."

Jonathan Harvey a une oeuvre très dense pour laquelle il a été plusieurs fois récompensé. Il est l'un des compositeurs du XXe/XXIe siècle le plus fréquemment programmé. On compte en moyenne deux cents de ses œuvres jouées ou retransmises chaque années par le monde.