Isabelle de Maison Rouge, IDEES RECUES, L'ART CONTEMPORAIN, Ed. Le Cavalier Bleu, 2009


Le livre se divise en différentes parties, selon les types d'idées reçues du public face à l'art contemporain. Chaque partie contient quelques idées reçues auxquelles l'auteure répondra pour donner des clefs afin d'aborder cette forme d'art sans préjugés. Elle précise cependant bien en introduction que l'initiation à l'art contemporain se fait par soi-même et que ce livre n'est qu'un outil pour le percevoir sans crainte, que « c'est en se frottant à l'art qui nous est contemporain qu'on pourra tenter de se forger une opinion ».

I- Le public face à l’œuvre

« L'art est réservé à une élite. »

L'auteure nous explique qu'avec les musées et les professionnels de l'art souvent froids, on en arrive à des installations qui n'existent que par et pour le musée. Cependant, l'art contemporain est loin d'être inaccessible car beaucoup d'artistes déploient toute leur imagination pour le rendre compréhensible par tous : les artistes pop et les nouveaux réalistes, par exemple, revendiquent la culture populaire. De plus, le spectateur devient participant avec Spoerri, maître de l'Eat Art ou de Agam, Que la lumière soit, 1967 dans lequel l'intensité lumineuse varie en fonction du son produit par notre voix, … L'art contemporain n'est pas réservé à une élite mais à un public qui sort de ses attitudes traditionnelles et de ses habitudes afin de faire la démarche de l'accepter. Duchamp disait d'ailleurs déjà que « l'oeuvre est un produit à deux pôles ; il y a le pôle de celui qui fait une œuvre et le pôle de celui qui regarde. »

« On est perdu dans une multitudes de mouvements différents. »

Il est vrai que depuis les années 1960, une quantité de mouvements s'est multipliée (nouvelle abstraction, néo-Dada, trans-avant-garde, …). Mais avec le développement de la vidéo, de l'image virtuelle, des nouvelles technologies, … les artistes changent leur rapport à l'art avec de nouvelles techniques qui diffèrent de la peinture. Le vocabulaire même a changé, on parle par exemple de plasticien ou de pièce pour une œuvre.
L'art contemporain n'est pas un ensemble homogène est cohérent mais l'artiste n'a plus de limites et le public est libre de faire ses choix esthétiques. L'art actuel offre une large gamme de choix qui peut satisfaire le goût de tous

« L'artiste est exhibitionniste : il nous montre sa vie dans son œuvre. »

Désormais, l'artiste et son œuvre sont parfois indissociables, comme pour Joseph Beuys qui prône la notion d'un « art élargi » : il insiste sur le besoin de l'artiste de s'engager. Toute sa réflexion est en rapport direct avec sa biographie. Gilbert et George décident quand à eux, en 1969, de devenir des « sculptures vivantes » avec The singing sculpture. Jean-Pierre Raynaud montre des « psycho-objets » empruntés à son environnement, sa vie et en 1974, il commence une œuvre évolutive : sa maison qu'il fera revivre en 1993 en la démolissant et en en vendant des morceaux à travers le monde. Par ailleurs, aujourd'hui l'artiste accepte que son œuvre ne soit pas durable, qu'elle soit périssable en somme comme la brièveté de son existence personnelle ou comme la nature l'est avec les artistes du Land Art.

« L'art contemporain se résume à la provocation et à la violence »

Les guerres et leurs morts, destructions, agressivité ont toujours hanté les œuvres comme celles de Boya, Rembrandt, … au XXe siècle, l'art va exprimer encore plus fortement sa relation au corps, à la vie, à la souffrance souvent dans des accès d'énergie : Pollock projetait avec rage de la peinture. L'artiste lutte avec son corps contre son temps. Les actionnistes viennois par exemple se mutilent sur scène, voire se suicident pour expier, par la performance artistique, les horreurs que leur peuple a infligées. L'artiste se sert de son corps comme matériau artistique, il l'entaille pour s'ouvrir au monde, utilise sa chair ou son sperme, … Par ailleurs, ORLAN veut déranger le regard en se faisant des opérations de chirurgies esthétiques alors que la salle d'opération est transformée en création artistique. Mais passé le caractère morbide ou trivial qu'on accorde au premier abord à ces œuvres, elles représentent au contraire une ode à la vie en nous renvoyant l'image essentielle de nous-même qui est elle de la présence organique de notre être.

II- Le statut de l'artiste

« Mon fils de 5 ans en fait autant ! »

C'est une réaction typique de celui qui ne saisit pas les réactions de l'auteur. Quand déforme les corps, c'est dans un esprit de révolte par rapport à la réalité figurative de la photon et de désir de ne plus appliquer les règles enseignées. Dubuffet lance la notion d'art brut en 1945 en laissant la parole aux personnes qui n'ont pas été « déformées » par la société et Cobra, un groupe d'artistes nordiques, veulent exprimer la voix de l'enfance par l’expressionnisme. Ceci résulte d'un besoin d'extérioriser leur angoisse, de laisser place à la spontanéité et aux impulsions. Ils s'opposent ainsi au self-control en introduisant le hasard, l'accident, la coulure, … et laissent s'exprimer l'intuition.

«  L'art contemporain est américain »

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les nouveaux artistes semblent venir d'outre-Atlantique. En effet, à la fin des années 1950, aux Etats-Unis, on ne s'émancipe pas du passé comme en Europe mais de la dette envers l'Europe. Les artistes revendiquent leur aptitude à prendre des risques et à se distinguer de l'Europe. L'art de Pollock est emblématique de l'Action Painting : il met plus l'accent sur l'acte de l'artiste que sur le résultat formel obtenu. Une véritable bataille s'engage pour faire de New York la capitale mondiale de l'art et la génération pop qui succède à l'Ecole de New York continuera cette poussée fracassante. Les événements s'y succèdent avec l'apparition des happenings sous l'impulsion de Kaprow, de Fluxus, de l'Earth Art, du Body Art, …
Cependant les Européens ont eux aussi beaucoup apporté dans cette même période avec Arte Povera, BMPT, … et de grands artistes qui ont marqué le monde artistique.

III- Crise : l'art a-t-il perdu tout son sens ?

« L'art contemporain va à l'encontre du beau »

On confond le beau avec l'agréable, qui est subjectif est associé à la notion de plaisir. L'oeuvre de l'artiste n'est pas nécessairement liée à une recherche esthétique mais à celle de la force de l'oeuvre d'art (idée, concept, but de l'artiste), de la satisfaction de l'esprit . Pour le créateur, l'aboutissement n'est pas le tout, le processus créatif entre aussi en jeu.
Nos contemporains vont vers une recherche de sens, du beau comme élévation. Citons notamment James Turrell avec ses installations lumineuses.
Newman, quand à lui, se préoccupe de la notion de sublime qui n'est ni passé ni futur, mais en nous, contemporain.

« Il n'y a rien à voir, c'est n'importe quoi »

L'art est entré au cours du XXe siècle dans l' « ère du vide ». Les artistes laissent la parole à la matière, Klee disait « Je ne peins pas le visible, je le rends visible ». Yves Klein se fait le peintre du vide, qu'il expose à la galerie Iris Clert à Paris puis réalise des Zones de sensibilité picturale immatérielle qu'il vend selon un rituel et utilise la couleur pour la couleur dans ses monochromes de bleu.
Avec l'Arte Povera, le parti pris est celui du dénuement, du matériau brut. Le groupe Support-Surface, lui, décortique le tableau, retirent la toile de son support... Ces moments de contestation manifestent une crise de l'art, une dislocation qui s'est répercutée sur le public : perte de confiance, lassitude, … Le regardeur se doit de s'ouvrir à l'art contemporain, auquel cas il passera à côté du sens des objets présentés en accusant soit le créateur soit l'institution qui les présente. Marcel Duchamp disait « C'est le regardeur qui fait l'oeuvre ».

« Il est impossible de prévoir quels sont les artistes qui resteront. »

Quelle que soit l'époque, le problème se poste constamment aux artistes : être de son époque tout en étant intemporel.
L'historien d'art britannique Gombrich imaginait qu'aucun critique d'art n'aurait pu citer en 1890 les noms de Van Gogh, Gauguin ou Cézanne. Les artistes eux-mêmes avouent leurs doutes et incertitudes à ce propos, ainsi chacun d'eux s'efforcera de donner à son geste créateur le sens qui lui semble le plus profond.
Tous les artistes s'accordent à penser que, s'ils s'expriment, ce n'est pas tant pour laisser une trace de leur passage sur terre que parce qu'ils sont poussés par le désir d'atteindre un but inaccessible.