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I. Une crise écologique globale


Guattari part d'un constat : notre époque connaît une crise écologique, cette crise se conçoit à l'échelle planétaire et s'exprime par un certain nombre de déséquilibres qui nous affectent directement.
Chaque problème que nous éprouvons dans notre vie quotidienne résulte de nuisances plus profondes : le chômage est une conséquence à la fois de l'accroissement démographique et de l'accélération des mutations techno-scientifiques sous la forme d'un progrès qui nous dépasse constamment ; par le même type d'équation, les relations humaines se voient standardisées et appauvries par la consommation des mass-média. D'un point de vue environnemental, nos activités tendent à devenir menaçantes pour nous-même et compromettent notre vie sur la surface de la terre.
On ne constate pas de cause à effet entre l'accroissement des ressources technico-scientifiques et le développement des progrès sociaux et culturels, on assiste en parallèle à une dégradation des opérateurs de régulation sociale.

Le paradoxe fondamental de notre époque s'exprime ainsi :

« D'un côté le développement continu de nouveaux moyens technico-scientifiques, susceptibles potentiellement de résoudre les problématiques écologiques dominantes et le rééquilibrage des activités socialement utiles sur la surface de la planète, et, d'un autre côté, l'incapacité des forces sociales organisées et des formations subjectives constituées à s'emparer de ces moyens pour les rendre opératoires. »


Géographiquement et idéologiquement, nous sommes passés d'un système bipolaire à un système multipolaire, les antagonismes ont perdu de leur manichéisme. Guattari prend l'exemple de l'antagonisme qui oppose le Tiers-Monde aux pays développés : ces derniers, notamment européens, se voient perpétuellement « tiers-mondisés » par l'immigration si bien que l'antagonisme n'est plus géographique, son moyen d'existence est subjectif et s'exprime entre autres par le racisme. De même, l'antagonisme des rapports hommes/femmes, s'il n'est pas résolu de manière effective, est ébranlé par la révolution subjective des dernières décennies en faveur de la condition féminine.

Les instances politiques se voient incapable de remédier à l'ensemble de ces problèmes : s'ils commencent à prendre conscience des menaces environnementales dues aux nuisances industrielles, ils ferment les yeux sur l'ensemble des perturbations que subit l'existence humaine dans son individualité et dans sa vie sociale.

II. Trois écologies, trois écosophies


Guattari ne s'en tient pas à l'écologie dans son acception environnementale, il distingue trois registres écologiques directement menacés par l'ensemble des comportements humains. Ces « Trois Ecologies » sont donc d'une part l'environnement, mais aussi les relations sociales et la subjectivité ; autrement dit la vie sur terre, la vie entre les hommes à toutes les échelles (famille, voisinage) et le rapport de la subjectivité avec son extériorité. Ce dernier registre ne s'apparente pas à un solipsisme mais plutôt à une intersubjectivité qui s'exprime et termes de ressentis collectifs : angoisse, sensibilité, créativité, marginalité, désoeuvrement... Mais aussi idéologiques : notre identité est façonnée par des systèmes qui nous dépassent, qu'il s'agisse pour une certaine période de l'antagonisme des classes ou du monde mass-médiatique que nous connaissons aujourd'hui. La réalité extérieure est à l'origine de l'homogénéité ou de l'hétérogénéité de nos vécus subjectifs.
Quant à l'écologie environnementale, sa particularité vient du fait que "tout y est possible" : les catastrophes comme les évolutions. Pour Guattari, la nature a de tout temps été en guerre contre la vie. A l'avenir, ce ne sera plus seulement une défense de la nature qui sera en question mais une véritable offensive pour réparer les dommages causés par la praxis humaine.

De fait, il faut que les gouvernements -puisqu'ils sont les seuls générateurs d'influence à grande échelle- se fassent écosophes : le concept d'écosophie repris par Guattari permet une articulation éthico-politique entre les trois registres écologiques. L'écosophie entend tracer une ligne de recomposition des activités humaines dans un ensemble varié et infini de domaines. L'ouvrage se veut être un livre d'écosophie en ce qu'il pose les enjeux d'une question fondamentale au croisement de l'éthique et du politique : Quelle serait la bonne façon de vivre sur notre planète ?
 
Parce que les perturbations écologiques de l'environnement sont les plus visibles, Guattari choisit de mettre l'accent sur l'écosophie sociale et l'écosophie mentale. Le projet global consiste évidemment à articuler ces trois écosophies en une seule ligne directrice qui traverserait l'ensemble des enjeux de la crise actuelle.

Quelles sont les lignes directrices de l'écosophie sociale ? Il s'agit de développer des pratiques spécifiques tendant à modifier et à ré-inventer des façons d'être dans les différentes relations sociales. Cette initiative est possible par une restructructuration de fonds en comble des manières d'appréhender la vie de couple, de famille, de concitoyens, de collègues de travail... En un mot : reconstruire littéralement l'ensemble des modalités de l'être-en-groupe. Il ne s'agit pas d'énoncer de simples principes directeurs ou des recommandations générales mais de mettre en oeuvre de véritables pratiques d'expérimentation.


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L'écosophie mentale permet de réinventer le sujet « au corps, au fantasme, au temps qui passe, aux mystères de la vie et de la mort». Cette pensée sera menée dans le but de remédier à l'uniformisation mass-médiatique, au conformisme des modes et aux manipulations diverses de l'opinion. Elle s'apparente à une ascèse et sa façon de procéder doit s'écarter du psychologisme, jugé aveuglé par son désir aliénant de scientificité, pour se rapprocher de celle de l'artiste.


III. Création de nouveaux paradigmes écosophes


La conception de la subjectivité d'un point de vue écosophique passe par une remise en question de la psychanalyse

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  • Si le cogito cartésien apporte une évidence d'ordre ontologique quant à l'existence du sujet pensant, elle n'apporte pas de réponse satisfaisante, du moins suffisante, dans la saisie des nombreuses façons d'exister pour un sujet. Guattari invite ainsi à repenser le rapport entre l'individu et la subjectivité qu'il rebaptise « composantes de subjectivations ». Pour lui, il y a une dimension évolutive, créatrice des processus de subjectivation. Les nouveaux paradigmes qu'il entend relever pour décrire ces processus multiples sont de type éthico-esthétiques : « les meilleures cartographie de la psyché (…) n'ont-elles pas été le fait de Goethe, Proust, Joyce, Artaud et Becket, plutôt que de Freud, Jung et Lacan ? »
Il s'agit de se défaire des carcans énoncés par la psychanalyse freudienne qui conditionnent fermement notre appréhension de la psyché : ils ne sont que des « leurres fantasmatiques et mythiques » (sexualité, enfance, névrose). Toute maîtrise de l'inconscient est illusoire.

La critique du dogmatisme de la psychologie aboutit sur un appel à la responsabilité éthique : de la façon dont on pense la subjectivité découle l'ensemble du système éducatif, culturel et médiatique dans lequel nous évoluons. Ainsi sont dénoncées les sociétés capitalistiques qui, pour les mettre à leur service, fabriquent trois types de subjectivités : une subjectivité des classes salariales, une subjectivité de la masse des « non-garantis » et une subjectivité élitiste des couches dirigeantes. Les médias œuvrent à rendre l'écart entre ces subjectivités toujours plus grand. Les médias devraient donc se voir réappropriés par une multitude de groupes-sujet qui oeuvreraient à leur re-singularisation. Une prise de conscience générale de l'aliénation par les médias, si elle est difficilement envisageable, est toujours possible.

Comment repenser la subjectivité d'un point de vue esthétique ?


Solliciter des paradigmes esthétiques pour penser la subjectivité, c'est réinventer perpétuellement des processus psychologiques, adoptant ainsi une méthode différente de celle de la psychologie. En esthétique, et particulièrement en littérature et en peinture, chaque performance concrète a la vocation d'évoluer, d'inaugurer des ouvertures vers l'avenir : « Un peintre n'a pas pour idéal de répéter indéfiniment la même œuvre. ». Pour acquérir une certaine valeur, elles se doivent de dépasser constamment les règles admises par tout système ou institution qui leur imposerait son autorité.


Remise en cause de la technocracie


Nous vivons sous le joug de l'économie de profit capitaliste et nous en payons les frais, entre autres par les catastrophes nucléaires et la pollution environnementale.
Il s'agit de repenser les rapports entre nature et culture, notamment en refusant de les considérer comme deux pôles séparés et contradictoires, et d'intégrer de nouvelles valeurs dans la régulation du marché des activités humaines, comme la rentabilité sociale et esthétique, le désir etc.

Comment reprendre le contrôle d'une telle situation qui nous fait constamment frôler des catastrophes d'autodestruction ?
La solidarité internationale n'a plus de place en politique : elle n'est plus que le lot des associations humanitaires.

La question des Territoires Existentiels


Les Territoires existentiels peuvent concerner d'intimes façons d'être, le corps, l'environnement ou de grands ensembles ethniques, nationaux, ou généraux comme le « droit humain ». Il s'agit par exemple de la culture rock pour les adolescents.
En tous lieux et à toute époque, l'art et la religion ont été le refuge existentiel du peuple. Mais l'époque contemporaine, par l'exacerbation de la production de biens matériels et immatériels a engendré un immense vide dans la subjectivité qui tend à devenir de plus en plus absurde et sans recours.

L'écosophie consiste à créer des Territoires existentiels non pas fermés sur eux-même mais ouverts, laissant libre cours à des pratiques qui permettent de rendre habitable un projet humain. Cette ouverture praxique est essentielle dans l'art de « l'éco » (du grec oïkos : habitat, milieu naturel).
Pour exemple, la recherche d'un Territoire existentiel ne peut passer nécessairement par celle d'une terre natale ou d'une filiation d'origine : les mouvements nationalistes se replient souvent sur eux-même laissant de côté d'autres révolutions possibles, comme, entre autres, la libération de la femme et l'écologie environnementale.

Conclusion


L'écosophie consiste donc à mettre au jour d'autres mondes que celui que l'on connaît. Il s'agit d'une part de libérer l'individu de l'aliénation, notamment en pensant des groupes dont l'institutionnalisation est ouverte et non-hiérarchique, loin des principes conventionnels. De nouveaux "Territoires Existentiels" doivent remplacer les anciennes formes d'engagement religieux, politique, associatifs qui sont repliés sur eux-même. Il s'agit de conjurer la "subjectivité dominante", engendrée par le système capitaliste, en mettant en place de nouvelles instances productrices de subjectivité individuelle et collective. En somme, d'inventer de nouvelles pratiques sociales, de nouvelles pratiques esthétiques, enfin de nouvelles pratiques du soi dans le rapport à l'autre. Si ces pratiques se distinguent selon chaque type d'écologie, le principe et la méthode qui les tiennent leur est commun, il est dicté par l'écosophie.

Cet essai est donc un manifeste contre la passivité, encourageant des grands travaux qui se distinguent à trois échelles et dont les répercussions positives seraient le triomphe de cette nouvelle discipline qu'est l'écosophie.


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