Nouvel art contemporain japonais



Fiche de lecture d'après l'ouvrage "Nouvel art contemporain japonais" de Caroline Ha Thuc (éditions Scala, Paris, 2012)


Dans son ouvrage, Caroline Ha Thuc s’efforce d’offrir un panorama de l’art contemporain japonais. Elle suit une approche historique et thématique. Elle lie l’art japonais et son histoire à la culture et à l’histoire du Japon. L’ouvrage présente un nombre conséquent d’œuvres et d’artistes dont l’origine et la démarche sont explicités. Nous avons choisi ici ceux que nous considérons les plus représentatifs de chaque notion abordée.
Le terme « art contemporain » apparaît en japonais en 1988 avec l’ouverture du musée Hiroshima, premier musée d’art contemporain japonais. En effet, il n’existe pas au Japon de ministère de la Culture, et donc pas de politique publique en matière d’art. Les musées sont tous privés, et le public de spectateurs représente une faible partie de la population.

Takashi Murakami apparaît comme pionnier de l’art contemporain japonais. Son œuvre est vastement inspirée de l’univers manga et « kawaii » (littéralement « mignon », mouvement de pop culture japonaise avec ses Hello Kitty et autres artefacts). Bien qu’il soit reconnu en sa qualité de pionnier, Takashi Murakami est largement rejeté par une nouvelle vague d’artiste qui souhaite dépasser le mouvement kawaii afin de créer un nouvel art contemporain.


Du réel aux réels

Un certain perspectivisme

L’art japonais est historiquement plutôt réaliste, au sens propre du terme, c’est-à-dire qu’il cherche à se rapprocher de la réalité. Mais le réel dans la culture japonaise a une portée plus vaste que dans la culture dite occidentale : il englobe les rêves, les mythes, les fantômes… Le réel s’en trouve dilaté, multiple, il n’existe que dans une idée perspectiviste, c’est-à-dire qu’il y a autant de réalités qu’il y a de perspectives depuis lesquelles on peut observer le réel. Cette approche se distingue de l’approche plus couramment adoptée dans la culture dite occidentale, à savoir qu’il existe un réel, unique, indivisible, qui va jusqu’à dicter le concept de vérité en tant que correspondance au réel, unique, objectif.
Cette vision subjective du réel nourrit fortement l’art contemporain japonais. Ainsi, l’œuvre de Lyota Yagi s’attache à faire sentir ce que les yeux ne permettent pas de voir, cette sorte d’autre face du réel, qui ne nous est pas accessible directement. Il crée ainsi Remote Con-Troll (2010) [cf ci-dessus], une installation qui permet au public de se familiariser avec les ondes en les couplant avec de la lumière et du son : les spectateurs utilisent une télécommande, et suivant leur place dans la pièce, la lumière et le son diffèrent, rendant l’onde émise perceptible.
Takashi Kuribayashi, lui, travaille sur les frontières du réel et l’idée d’endroit et d’envers du décor. Il crée des installations composées de plusieurs espaces, dans lesquels il invite le public à se promener, passant de l’un à l’autre. Dans Forest from Forest (2010) [cf ci-dessous] par exemple, il crée une forêt enneigée à laquelle on ne peut accéder que par le dessous, par la terre. Le public qui passe sa tête par les interstices aménagés dans le sol adopte alors un point de vue plus bas que son point de vue habituel, rappelant celui des rongeurs par exemple. L’idée est de lui permettre d’adopter un autre point de vue (au sens littéral) sur le réel.


Défier le réel


Nobuhiro Nakanishi, dans sa série Layer drawing (2006) [cf ci-dessus] joue avec la notion de réel. Il prend plusieurs photos à la suite d’un même paysage, les imprime sur un support transparent et les superpose horizontalement, tout en laissant un espace entre chaque impression. Ainsi, en se plaçant en biais, un nouveau paysage apparaît, issu de la combinaison de toutes les versions du paysage. Ce paysage n’est pas réel au sens propre, bien qu’il soit issu de la réalité.


Hisaharu Motoda, lui, cherche à s’éloigner du réel pour créer une sorte de réalité alternative. Il dessine des monuments mondialement connus et en modifie quelques détails, pour qu’ils aient l’air d’être en ruines. Il ne prétend pas dessiner le passé ou le futur, mais plutôt un mélange des deux, comme une sorte de cycle sans fin passant du monument à la ruine puis au monument, comme la matière devient cendre avant de redevenir matière.
Une impossibilité à retranscrire la réalité politique ?
Il est parfois reproché à l’art contemporain japonais de se désintéresser de l’actualité politique, et de faire un art peu voire pas engagé. L’artiste Yuken Teruya -en réponse aux vives critiques qui lui ont été adressées au lendemain du séisme de 2011, lui reprochant de ne pas traiter de ce thème dans ses expositions et de manière générale, de ne pas servir l’intérêt de son pays- a créé l’œuvre Minding my own buisness (2011) [cf ci-dessous].
Il s’agit d’une parution de journal qui titre sur le séisme dont sortent de petites plantes à même le papier, manière simple et élégante de communiquer son espoir et de répondre aux critiques dont il a fait l’objet.
Prolongements du vivant

Le lien qui unie la nature, l’homme et son environnement est très fort dans la culture japonaise. La nature est donc en toute logique un thème récurrent dans l’art contemporain japonais.
Kimura Taiyo crée des sortes de chimères, en confondant les corps avec la nature. Dans Castle Girl, [cf ci-contre] il crée une sculpture avec la partie inférieure du corps correspondant à celui d’une écolière, et le haut, celui d’un château traditionnel japonais.
La nature est aussi utilisée en tant que matière première : Aiko Miyanaga crée des installations à base de sel issu de rivières japonaises.  

Le temps : entre impermanence et éternité


Dans la culture japonaise, il n’y a pas une pensée du début et de la fin aussi prononcée que dans la pensée dite occidentale. Le temps se déroule bien linéairement, mais sans commencement ni fin précis. Le japonais marque ainsi de la même manière la conjugaison du futur et du présent. La différenciation se fait par le contexte.
Aiko Miyanaga travaille sur le concept de changement. Le leit-motiv de son œuvre peut être saisi dans cet extrait du Yi King : « La seule chose qui ne changera jamais c’est que tout est toujours en train de changer ». Miyanaga travaille à partir d’objets quotidien, dont elle crée une copie en naphtaline, qu’elle enferme dans une résine transparente où elle laisse s’infiltrer un peu d’air. La naphtaline se transforme en cristaux au contact de l’air. Ainsi, la moulure se désagrège petit à petit, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la résine.
Comme le souligne Caroline Ha Thuc, « on ne se trouve jamais deux fois devant une œuvre de Miyanaga » (p.86) au sens où l’œuvre est en perpétuel changement. Ce qui intéresse l’artiste, c’est la figure de l’éternel : l’objet change de forme mais ne disparait pas. Cette démarche rappelle la pensée zen, qui cherche à voir au-delà des dualités (vie/mort, visible/invisible, etc.) pour voir une unité, un tout, une plénitude.
  • « My works change. That is not extraordinary at all.
Nothing remains the same even for a moment :
Valuable works of art, the things beside us,
And the intangible sentiments of people.
Everything continuously undergoes subtle changes.
In the case of my works, they shift not as fast as melting ice,
Or as slowly as a weathering Greek sculpture.
There are no endings or beginnings in them »

L’espace, ouvertures et transformation


Le Japon est un espace clôt historiquement. Géographiquement d’abord, de part sa forme en archipel et son éloignement physique du continent. Mais également politiquement, avec à la fin du IXe siècle une fermeture totale sur la cour des Heian, qui n’envoyaient plus d’ambassadeurs à l’étranger ; ou encore pendant l’ère Edo, de 1603 à 1868.
L’idée d’un intérieur et d’un extérieur clairement délimité marque donc profondément la culture japonaise, et par extension, l’art japonais.

"Un certain perspectivisme

La vision de l’espace diffère de l’art dit occidental en ce que traditionnellement, il n’y a pas de ligne de fuite. Akira Yamaguchi crée ainsi des paysages où les personnages à l’arrière-plan ont la même taille que ceux au premier plan [cf ci-dessus]. Il ne s’agit pas d’un défaut mais d’une volonté : de la même manière que l’art contemporain japonais propose différentes versions du réel, cette toile propose plusieurs points de vue subjectifs en un même espace. Ils ne sont pas cohérents si l’on considère que le point de vue doit être unique, mais si on accepte d’avoir plusieurs points de vue (et donc perspectives) simultanément, l’œuvre prend sens. L’artiste s’amuse également à ouvrir les espaces, nous permettant de voir ce qu’il se passe sans angles morts, voire parfois à travers les parois.

Créer de nouveaux espaces

À l’inverse, Ryo Fujimoto dans sa série « Planet » choisi un sujet particulier et le détache de son environnement. Il crée un fond abstrait, onirique, composé d’aplats de couleurs, duquel de détache clairement le sujet.
Nous avons préalablement évoqué le travail de Nobuhiro Nakanishi, qui crée de nouveaux espaces à partir d’espaces existants, et aurait tout à fait sa place ici aussi.



Le vide comme espace à part entière

Un autre thème important dans la culture et l’art japonais est le vide. En japonais, « kukan », l’espace est proche de « kuhaku », le vide. C’est à partir de cette idée que Barthes écrit l’Empire des signes, lecture sémiotique du Japon à travers le concept de vide, qu’il estime central dans la culture japonaise.
Kengo Kito travaille sur cette idée. Son œuvre Sagittarius est faite de parasols cousus les uns aux autres, créant un espace vide en dessous, invisible au spectateur. Quand on ouvre un parasol ou un parapluie, on crée un espace, bien que celui-ci soit vide, creux. C’est cette idée qui intéresse l’artiste. En effet, le vide vient compléter le plein, lui donner du sens.

Contenu crée et mis en page par Louise Gagnaire