Le Paysage Sonore, Raymond Murray Schafer

Photographie de Murray Schafer

Raymon Murray Schafer est un compositeur et théoricien canadien né en 1933 dans l’Ontario.


L’ouvrage qu’il publie en 1977, Le Paysage Sonore (sous-titré « le monde comme musique »), lui permet d’acquérir une réputation internationale. Fruit d’une longue réflexion, ce livre prend pourtant le parti de la pédagogie et non de l’hermétisme théorique : en effet, Schafer a pour projet de nous sensibiliser à un des problèmes majeurs de la modernité, notre inaptitude à écouter le monde. Citadins comme paysans, enfants comme adultes, sans distinction nous devenons tous sourds et peu à peu ignorants de cette partition immuable. Dans cet oeuvre que nous pourrions qualifier d’éducative, l’auteur forge la notion de « paysage sonore » (soundscape), c’est-à-dire notre environnement acoustique, et tente de nous montrer que de manière paradoxale, nous sommes les compositeurs et les interprètes de cette musique que nous n’écoutons plus.
Livre Paysage sonore


Schafer cherche des outils d’analyse utiles pour débroussailler ce paysage : il exploite les techniques modernes d’enregistrement mais surtout, utilise les livres, véritables archives anthropologiques et historiques. Ses références sont nombreuses, il cite Homère, Tacite, Virgile, Schopenhauer, Hugo, Zola, Dickens, Jung ou encore Russolo De plus, Schafer s’appuie sur les travaux de ces prédécesseurs, comme l’anthropologue Lévi-Strauss (p.88), ou bien l’historien Oswald Spengler (p.123).
La complexité des sons et leur relation étroite avec l’Homme nécessitent une approche nouvelle, c’est pourquoi Schafer renforce la méthodologie scientifique et statistique en faisant appel aux Arts. L’auteur rappelle ainsi « que nous ne percevons que ce que nous pouvons nommer » (p. 65) et créé donc à partir de ses approches transdisciplinaires, une terminologie utile pour répertorier et classer les différents sons. Nous citerons ici quelques concepts clefs qui permettent de comprendre les divisions opérées par l’auteur :

- La tonalité est composée des sons présents en permanence : ils ne sont souvent pas perçus de façon consciente, il s’agit d’un fond sonore qui devient une habitude.
- Les signaux (ou les figures) sont les sons que nous écoutons volontairement, qui apparaissent au premier plan du paysage sonore : le sifflement des trains, le cor de chasse…
- Les empreintes sonores sont les ces sons caractéristiques d’une communauté : le bruit des glaciers flottant du Grand Nord, le clocher d’une église…
- De là, l’auteur distingue les paysages hi fi, où le rapport signal bruit est satisfaisant, des paysages lo-fi, où « les signaux acoustiques se perdent dans une surpopulation de sons » (p.77)
Illustration graphique des concepts sonores


Dans la première partie du livre, Schafer dresse un panorama historique et interculturel des sons : il utilise la littérature comme terrain archéologique et fouille les profondeurs sonores à travers les témoignages écrits laissés par les Hommes depuis l’Antiquité ou même la Préhistoire. Il commence par décrire un « paysage sonore originel » composés de sons ancestraux qu’il nomme « archétypes » : la mer, le vent, la terre... L’auteur leur accorde une importance majeure car leur pouvoir d’évocation est infini pour l’Homme, ces sons ont créé une imagerie symbolique riche à travers l’Histoire. Schafer nous rappelle ainsi la primauté de l’ouïe sur les autres sens, que la vue a réussi peu à peu à supplanter au fil de la modernité : « Quand l’homme craignait les dangers d’un environnement inconnu, le corps tout entier se faisait oreille. »


A partir de cette étude des premiers paysages sonores, Raymond Schafer s’intéresse aux sons de l’ère post-industrielle : le bruit des moteurs, des trains, des ondes radiophoniques ou encore de l’électricité sont autant de bouleversements dans le paysage sonore. Parallèlement, d’autres sons disparaissent avec l’avènement de la modernité comme le bruit « des crieurs de rue », interdits juridiquement par une législation de plus en plus « bourgeoise ». Le bruit devient « pouvoir » et s’immisce dans les villes comme dans les campagnes. Schafer va jusqu’à parler de « l’impérialisme des sons ». Le XXe siècle et son paysage lo fi créent une véritable « schizophonie » (p.141).


Après avoir promené le lecteur à travers les paysages sonores de l’Histoire, il opère une analyse critique du « bruyant monde moderne » et propose d’expliquer les quatre grands principes du « design sonore » :
- Respect de l’oreille et de la voix.
- Conscience du symbolisme des sons.
- Connaissance des rythmes du paysage sonore naturel.
- Compréhension des mécanismes d’équilibre grâce auxquels le paysage sonore aberrant peut se corriger.


Schafer s’adresse à chacun d’entre nous, en tant que nous sommes une partie de l’orchestre du monde, il explique les termes employés pas à pas, et vulgarise les concepts scientifiques à l’aide d’explications et de schémas. Il nous montre que nous devenons de plus en plus insensibles au paysage sonore, et nous rappelle que les sons influent de façon subtile et profonde notre comportement et notre tempérament. Schafer tente ainsi d’éduquer notre oreille. S’il ne fallait en définitif retenir qu’une seule phrase de ce livre, nous choisirions cette réflexion digressive qui en dit long sur l’évolution de notre monde et des Hommes : « La démystification des éléments, à laquelle un grand nombre de sciences modernes ont contribué, a transformé beaucoup de poésie en prose » (p.52). Pouvons-nous, au XXIème siècle, (re)trouver un paysage sonore poétique ?

Raymond Murray Schafer, parrain de la 7ème semaine du son à Paris, 11 janvier 2010 :