REDIGER UNE THESE


REFLEXION SUR LA SPECIFICITE DE LA THESE EN ART

Par Cécile Colle

Le texte que je propose ici n’a pas valeur de méthode pour entreprendre une thèse en art plastique.
Je souhaite interroger la légitimité d’une telle thèse et amorcer une réflexion à propos de la contradiction profonde qui se présente à l’artiste lorsqu’il veut mener de front son travail plastique et une recherche théorique.
Il y a des valeurs et des sens qui ne peuvent être exprimés que par des propriétés immédiatement visibles et audibles, et le fait de demander ce qu’elles signifient, en d’autres termes, de demander à ce qu’elles soient rendues par des mots, revient à nier leur nature spécifique.
John Dewey, L’art comme expérience, 1915

La spécificité d’une thèse menée par un artiste, qui questionne son travail, pourrait d’ailleurs constituer un sujet de recherche à part entière.
Si l’on admet que la pratique de l’art est, pour le créateur, un chemin de connaissance, comment l’élaboration d’une thèse sur son art pourrait exalter davantage ce chemin de connaissance ? A l’inverse, qu’est-ce que l’espace de la thèse permet d’atteindre qui ne soit pas possible de rendre par le travail artistique ?

Un impératif s’impose à l’artiste qui veut entreprendre la rédaction d’une thèse en relation avec sa pratique artistique : celui d’articuler ensemble la théorie et l’expérience artistique.
Déjà la problématisation de la pratique artistique pose problème en elle-même. En effet, les enjeux plastiques semblent découler d’un fait : l’art s’exprime soit par l’œuvre, soit par le processus de création. Picasso l’affirmait : « Je ne cherche pas, je trouve ! » C’est dans ce « je trouve ! » que la spécificité de la pratique artistique se manifeste. N’est-ce pas seulement à partir de ce qui est « trouvé » qu’enjeux et questions peuvent s’élaborer et fonder une problématique théorique, sans pour autant dénaturer l’œuvre ?

Qui plus est, il serait vain de poser de prime à bord une problématique puis de tenter d’y répondre, d’un côté par la rédaction d’une thèse et, de l’autre, par la création d’œuvres plastiques. Ce serait nier complètement la présence de l’œuvre comme entité constitutive de l’art. L’œuvre d’art obéit à des contraintes et résout des problèmes qui lui sont propres. L’œuvre d’art ne saurait être la simple illustration d’un problème posé dans le champ seulement théorique.

De même, une problématique posée en théorie a ses exigences propres et ne pourrait se satisfaire d’un énoncé plastique. L’artiste, qui veut écrire une thèse, doit donc nettement identifier la séparation qu’il y a entre d’une part le défi plastique qu’il relève par et dans son travail et, d’autre part, la question à laquelle il ne peut répondre qu’en engageant une recherche au sein de la thèse.

Il me semble important dans un premier temps de bien différencier les deux postures afin d’être en mesure d’en trouver la complémentarité par la suite, de les nourrir l’une et l’autre.
Au départ d’une thèse, tous les manuels de méthodologie le répètent, il faut définir sa problématique, poser clairement sa question, la question d’emblée insurmontable qui va porter, soutenir, accompagner le déroulement de la recherche. C’est le point zéro à partir duquel vont s’analyser les exemples, s’articuler les connaissances, s’orienter les points de vues, hypothèses et thèses s’opposant et se dépassant en trois temps, voire en six, en neuf temps. Ce cheminement par étapes permettra d’énoncer au final une solution nouvelle, sans doute provisoire mais enrichissante.

La problématique, cette mise en tension, doit donc être liée à une visée, à un objectif, à des enjeux, réunis dans la conclusion.
Dans le cas spécifique d’une thèse en art plastique, l’effort théorique a pour base le projet artistique et personnel du créateur. Sa problématique met en jeu le projet artistique global à l’intérieur duquel il crée ses œuvres. La découverte de la thèse finale s’effectue en parallèle au processus de création. Ces deux mouvements juxtaposés connaissent des oscillations du fait qu’ils s’influencent l’un et l’autre mais le projet de la thèse ne se confond pas au projet artistique global. C’est un travail d’observation et d’énonciation, un travail d’analyse et de réflexion, de mise à distance de ce qui sous-tend la création artistique.

En ce sens, la thèse en art est un travail effectué pour éclairer et légitimer un autre travail. Comme tâche préparatoire, elle ouvre une friche, laboure les champs et les contextes du projet artistique personnel. Elle organise, par l’écriture, ce qui s’y trouve et ce qui doit y être développé et elle évince ce qui ne peut y participer et doit être éliminé par conséquent. C’est sans doute sur ce point que la recherche théorique s’allie véritablement à la pratique artistique : la possibilité de créer un monde en choisissant ce qui participe à sa réalité.
L’aventure intellectuelle que cela implique demande que l’on en rende compte avec rigueur. Pour ce faire, l’importance du plan est capitale, il présente le projet architectural du monde à construire. L’étude de références bibliographiques en permet aussi l’édification. Sur les références, les citations, leur compréhension précise nous pouvons prendre appui et stabiliser la construction. Il arrive parfois que nous soyons expulsé hors du monde que l’on cherche à construire. Nous perdons le cap. Dans ce cas, il est utile de revenir au plan et à la bibliographie.

Basée sur l’expérience pratique de l’artiste, la thèse en art n’exige pas de forme d’objectivité de type scientifique qui mettrait l’expérience à l’épreuve car la découverte en art ne présente jamais un progrès au sens où, toujours actualisé, il n’y a pas de terme idéal à atteindre, pas de hiérarchie dans ses différentes manifestations. L’enjeu est plutôt d’élaborer une infrastructure sémiotique, capable de soutenir le projet personnel dans lequel se déroule l’expérience artistique afin de prendre pleinement conscience de son actualisation à travers la pratique.