Survival Research Technologies




Mark Pauline dirige le groupe Survival Research Laboratories (Laboratoires de Recherche pour la Survie) depuis 1979. Les SRL organisent des spectacles où des robots télécommandés et des bolides bricolés se livrent des batailles dantesques dans des tourbillons de fumées, de flammes et d'huile de vidange . Ces bricoleurs utilisent des pièces récupérées des industries aéronautiques et informatiques, ou dans les décharges. Matt Heckert des SRL combine les pièces mécaniques à des morceaux de cadavres d'animaux, os, et restes desséchés. Les spectacles des SRL sont une critique symbolique du pouvoir technocratique, et des technologies de destruction. Ces artistes mettent en scène la disparition de l'humain dans un environnement de plus en plus technologique. La télécommande des robots nous rappelle notre interdépendance de plus en plus étroite avec les machines. La violence de ces robots équipés de lance-flammes, de scies, et autres armes de destruction, met en scène la violence technologique et nous rappelle que la Guerre du Golfe, soi-disant chirurgicale, n'était pas virtuelle pour tout le monde. " Les spectacles des SRL sont une satire de la technologie de la mort, une caricature absurde du complexe militaro-industriel " dit Pauline . " Je fabrique des armes pour raconter une histoire sur les armes ".
Les SRL ont été fondées par trois artistes Mark Pauline, Matt Heckert et Eric Werner. Ils ont étudié l'art et ont appris la mécanique de façon plus ou moins empirique. Ils sont rejoints par des informaticiens, des ingénieurs, pour constituer une équipe d'une douzaine de personnes, presque tous des hommes.
Entre 1982 à 1988, le trio de base monta treize spectacles violents et de plus en plus ambitieux. Werner et Heckert quittèrent les SRL respectivement, en 1987 et 1988 pour entamer une carrière solo. " A Cruel and Relentless Plot to Pervert the Flesh of Beasts to Unholy Uses (Cruelle et implacable machination pour soumettre la chair des fauves à des traitements pervers) (1982), créé à San Francisco, tenait du cauchemar pour militant de la SPA et du rêve pour taxidermiste fou. Le spectacle faisait un usage impressionnant des " robots organiques " qui ont valu aux SRL la haine éternelle des défenseurs des animaux : le grotesque Mummy-Go-Round (" Momiemanège "), manège composé de cadavres desséchés d'animaux aux gueules crispées dans un rictus sardonique, et une machine comprenant les restes d'un chien montés sur une armature métal-lique et accrochés à un caddie télécommandé. Mise en branle, la " machienne " s'inclinait vers l'avant, et sa tête se tortillait avec une violence de dessin animé morbide " . Ces cadavres d'animaux sont récupérés dans les abattoirs ou le long des voies de chemins de fer.
" L'usage des animaux morts fut d'abord une sorte de vaccin pour empê-cher le public de se laisser bercer par la disneyfication qui menace dès qu'on voit un spectacle de marionnettes mécaniques ", explique Pauline. " Ça change tout, parce qu'on voit bien que ce n'est pas de l'argile ou du caout-chouc, comme dans le " gore " hollywoodien, qui est le seul autre exemple courant d'effets spéciaux évoquant la fragilité de la forme humaine vue de l'intérieur. "
" Deliberately False Statements: A Combination of Tricks and Illusions Guaranteed to Explose the Shrewd Manipulation of Fact (Contrevérités avouées : une ronde de tours et d'illusions pour faire exploser à coup sûr la manipulation sournoise des faits) (1985) monté aussi à San Francisco, était une apocalypse jubilatoire. La Screw Machine (La Visseuse), robot de sept cents kilos télécommandé, déva-lait une piste sinueuse en attrapant au passage de malheureuses pièces déta-chées au moyen de son bras hydraulique, et les projetait violemment sur le sol. La Walk-and-Peck Machine (La Marcheuse-Picoreuse), conçue et réalisée par Heckert, se dandinait sur des jambes d'insectes et des roues dentées, rouant de coups d'autres machines à l'aide d'une armature en forme de bec d'oiseau. Se traînant et chancelant sur des bras métalliques en forme de pattes d'araignée, le Sneaky Soldier (Le Soldat Furtif) évoquait avec un réa-lisme atroce un GI agonisant, éventré par l'explosion d'une mine ".
Misfortunes of Desire: Acted Out at an Imaginary Location Symbolizing Everything Worth Having (Les infortunes du désir : mis en scène dans un lieu imaginaire symbolisant tout ce qui vaut d'être possédé) (1988), défini par Pauline comme " le Paradis perdu des SRL ". Il fut présenté dans le parking du Stade Shea de New York. Sur fond d'Éden rempli à la hâte de palmiers et de lits de fleurs, le spectacle révélait au public la Walking Machine (La Marcheuse), une énorme créature tout terrain d'une tonne, en forme de voiture, mais à quatre pattes. On pouvait admirer aussi le peu avenant Inchworm (Ver lent), véhicule de sept mètres de long qui avait l'air, avec sa dentition de lames, d'un énorme vagina dentata. Quand l'ennui risquait de gagner, un lance-flammes mettait un peu d'animation en projetant des langues de feu de douze mètres. De temps à autre, un canon à ondes de choc produisait une détonation telle qu'elle faisait trembler les vitres et coupait la respiration ".
Les spectacles des SRL sont un mélange d'humour et de jeux de guerre. Ils expriment de façon ironique notre relation ambiguë face aux nouvelles technologies. La guerre est mise en scène de façon ludique et théâtrale, et provoque chez nous un mélange d'horreur et d'hilarité. Cette mise en scène peut être interprétée de façon multiple et contradictoire.
Les SRL transforment et inventent des armes violentes et ironiques : " À l'étude, un pistolet à rail électromagnétique, qui pourra liquéfier une barre de métal et envoyer la pâte en fusion dans les airs pour qu'elle explose en touchant la cible ".
Les SRL construisent maintenant des robots à taille humaine, Les Essaimeurs, dont le comportement collectif est commandé par un logiciel de vie artificielle fonctionnant sur chacun de leurs ordinateurs intégrés. Ce logiciel, programmé par l'informaticien des SRL, Raymond Drewry à partir d'un code créé par des programmateurs du MIT, est du même type que ceux qui produisent les effets de " troupeaux " dans les animations informatiques : bancs de poissons, nuages de feuilles tombantes,... Ce robot ainsi programmé s'approche d'un autre Essaimeur, puis bat vite en retraite. Les Essaimeurs ont un comportement bizarre, ils se regroupent puis se dispersent. Les SRL ont aussi transformé un moteur d'avion à réaction dont le bruit peut être entendu à vingt kilomètres de distance. " On peut se mettre juste à côté de ce truc, et ce que ça fait à votre cerveau, c'est vraiment... sublime. On a l'impression d'avoir des rats dans la poitrine. Les globes oculaires sont tellement secoués qu'on est aveuglé en alternance quarante-cinq fois par seconde, comme par un stroboscope. C'est le genre de phénomène qui n'existe nulle part ailleurs sur Terre. " dit Pauline.


Les spectacles des SRL préfigurent-ils les batailles du futur entre robots ? Mais l'idée d'une guerre rationnelle, sans dommage physique pour les ennemis est sans doute illusoire, et cette illusion est entretenue pour faire accepter l'idée de la guerre quand celle-ci devient de plus en plus inacceptable par les opinions publiques. Les pays suffisamment développés pour construire de telles machines à tuer, auront-ils suffisamment d'intelligence pour éviter la guerre réelle.
L'excès de violence des SRL est-il le meilleur moyen de critiquer la violence ? Certains voient dans l'esthétique de Pauline, entre machisme et machinisme, une célébration des technologies que son œuvre prétend combattre. Une critique féministe voit dans les orgies de violence des SRL, l'expression d'une sexualité masculine " refoulée, assouvie sous la forme de la destruction " . Une autre dénonce " la fascination des SRL pour la cruauté et l'agression " . Pauline faisait partie dans sa jeunesse d'un groupe de jeunes faisant des manœuvres militaires en portant des casques nazis . Pauline affirme ne pas être un partisan du nazisme, mais refuse de prendre position contre le nazisme car pour lui " faire une déclaration politique explicite, cela revient à dire aux gens ce qu'ils doivent penser ; et c'est cela qui est vraiment fasciste ". Ce type de déclaration nous fait nous interroger sur les valeurs réelles véhiculées par les SRL.





Chico Mac Murtrie opte a contrario pour une " robotique verte ". Les sculptures robotisées de Mac Murtrie " subissent le monde " comme l'artiste le déclare. " Elles ne dominent pas, ne contrôlent pas. L'usage que je fais de l'air comprimé pour leur insuffler la vie est en rapport avec les désastres écologiques qui menacent notre existence. Le son et les mouvements qui sont un corollaire de ce processus pneumatique font écho à l'angoisse que nous éprouvons dans un monde où la pureté nous échappe parce que nous dépendons de machines que nous contrôlons, et qui en même temps nous contrôlent ". Il crée en 1991 à la New Langton Arts Gallery de San Francisco, Les arbres qui marchent. Sculptures en métal en forme d'arbres noueux, " qui traversaient l'espace d'exposition en raclant le sol avec une lenteur douloureuse. Leurs taches de rouille évoquaient les pluies acides ; le halètement plaintif du système pneumatique évoquait l'air empoisonné par les hydrocarbures. Overconsumption Man (Le Surconsommateur), gros tas grotesque emmitouflé dans des couches de graisse en caoutchouc mousse, tenait le rôle de la société de consommation occidentale, dont la fringale de hamburgers est à l'origine de la destruction des forêts tropicales par les flammes et les bulldozers pour accroître les pâturages, quitte à anéantir des écosystèmes. " L'esprit de la Terre proteste contre ce qui est en train d'arriver ", dit Mac Murtrie. " Mêmes les arbres s'en vont. Ils sont balayés " .
Ces machines sont une protestation contre l'univers aseptisé de Dysneyland. Elles sont des sortes de rituels cathartiques soulignant à la fois la fascination et l'horreur des technologies. Elles s'inscrivent dans l'esprit cyberpunk de machines rebelles et de techno-révolution.