Wildproject [revue] numéro 4 "Ondes du monde : territoires sonore de l'écologie"


Wildproject, revue fondée en 2008, crée un espace de débat et de réflexion en questionnant la direction de notre civilisation en lien avec son regard à la nature. Le cadre d’analyse est celui de la philosophie environnementale dont l’approche est pluridisciplinaire et puise à la fois dans l’art contemporain, les sciences naturelles et les sciences sociales.

Editorial


L’éditorial introduit et justifie la démarche de la revue en en spécifiant l’approche. Aujourd’hui, de nombreuses pratiques de création du son dont l’objet principal est le monde naturel apparaissent dont il est difficile d’établir une typologie tant elles sont multidisciplinaires, conciliant art et sciences naturelles ou sociales, tant elles sont le fruit de sensibilités personnelles et diverses, et pour qui, se réclamer d’un mouvement n’est même pas forcément envisagé.

L’ouverture de l’approche du mouvement engagée par la pluridisciplinarité et la liberté des pratiques, leur caractère hybride en disperse les acteurs et rend leur lecture mal aisée. Les contributeurs de la revue suggèrent donc l’édification d’un cadre théorique qui nous permette de comprendre les dynamiques du courant, comme en proposant un glossaire des termes relatifs au mouvement.

A travers l’analyse de quelques exemples de ces pratiques, la revue propose une découverte en même temps qu’une théorisation d’un mouvement artistique contemporain qui, a l’instar de l’écologie sonore de Raymond Murray Schaeffer mais aussi de la notion d’écologie du philosophe Arne Naess, intègre absolument l’Homme à la nature.

Glossaire d’écologie sonore


Matthieu Crocq, documentariste radio, définit les termes suivants dans un « glossaire de l’écologie sonore » :

écologie sonore et paysage sonore

Les deux notions sont développées à l'origine par le canadien Raymond Murray Schafer dans son ouvrage « Tuning of the world ». L’écologie sonore étudie la relation entre les organismes vivants et leur environnement sonore, quand, le paysage sonore, lui, en est l’objet d’étude.

« Nous essayons d'entendre l'environnement sonore comme si c’était une composition musicale – une composition dont nous serions en partie les auteurs »

Pour Schafer, l’humain fait donc le paysage sonore au moyen des sons qu’il émet, au même titre que les autres formes de vie ou de non-vie qui émettent des sons. Le concept est une invitation à l’écoute de l’univers, de la même façon qu’on prêtera de l’importance aux capacités d’observation et a la contemplation dans le domaine de la peinture, par exemple.

bioacoustique

La bioacoustique étudie les comportements des animaux en relation avec le son : communication, écholocation, etc

audionaturalisme

C’est l’étude et la connaissance de la nature par le biais des sons qu’elle produit - l’audionaturaliste est défini comme un un amateur éclairé qui se consacre a l’étude des sons de la nature, notamment pour la connaissance du monde animal.

son

c’est la vibration d’un support fluide ou solide qui se propage sous la forme d’une onde mécanique - mais c’est aussi la représentation que l’on en a, l’expérience sensorielle que l’onde suscite.

ouïe

c’est le sens qui permet l’audition, qui possède ses limites (étendue sonore perceptible pour nous au dela et en deca de laquelle on ne perçoit rien), ce qui implique, puisque chaque espèce animale dispose de configurations auditives spécifiques, que les mondes sonores perçus diffèrent grandement selon les êtres vivants, que ce soit au niveau infraspécifique (selon l’âge) et intraspécifique (selon l’espèce). On rajoutera que certaines espèces utilisent même ce sens pour d’autres fonctions essentielles (déplacement, alimentation), ce qui nous fait défaut.

biophonie, antropophonie, géophonie

ce sont, respectivement, l’ensemble des sons issus des êtres vivants (animaux, plantes), des humains (dont les machines et activités industrielles) ou des éléments naturels non vivants (processus d’érosion, météorologiques, tectoniques)

chant et cris

les cris remplissent chez les animaux un rôle d’expression de besoins variés quand le chant a plutôt une dimension sexuelle ou de défense du territoire

microphone

il transforme, comme l’oreille, les ondes mécaniques en signaux électriques - généralement captant les vibrations dans l’air, certains micros dits de contact peuvent capter les vibrations dans une surface solide ou liquide (hydrophone) - le microphone crée une représentation du monde acoustique a un instant et dans une perspective donnée, comme c’est le cas de l’appareil photo.

phonographie

c’est la représentation graphique des vibrations acoustiques - les phonographistes pratiquent l’écoute et la collecte des sons de l’environnement

silence

absence de son, mais tout produit du son donc l’absence de son ne peux exister dans un milieu sans vie ni mouvement ou qui ne permet pas la propagation acoustique (espace interplanétaire) - c’est donc une notion relative.


L’expérience des lieux, entretien avec Pierre Redon


Pierre Redon est un artiste environnemental multimédia. Il s’intéresse aux sons naturels pour leur immatérialité et en même temps leur immédiateté, temporalité. Mais la notion de paysage sonore ne lui convient pas en ce que le paysage pour lui est un tout accessible par un « état de conscience d’une relation sensible à l’environnement ».
En ce sens, le son est incomplet, et les oeuvres de Pierre Redon sont nourries par l’apport de supports multiples, son approche de la création artistique est très ouverte, comme avec ses « marches sonores », un objet qui mobilise toutes les formes artistiques nécessaires, mais également la marche, le territoire, et qui se présente sous forme de documentaire.

La dimension écologique est par ailleurs omniprésente dans son travail, par l’ étude de la relation (physique, matérielle, ou de projection idéologique, psychique) entre l’Homme et le territoire et donc la nature.

Quand on lui demande quels sont ses références théoriques, il répond que ce ne sont que la construction théorique ne se fait que d’ajout et de rejet de fragments empiriques et culturels qui ne peuvent constituer de réels points d’ancrage immuables. Alors, pour donner des noms, au milieu de John Cage et Henri David Thoreau, l’artiste cite le framboisiers, la brebis éventrée par les corbeaux, ou encore, le père de son voisin…

Le temps du son, entretien avec Cédric Peyronnet


Cédric Peyronnet se réfère entièrement du paysage sonore et de la phonographie. Son intérêt pour l’observation du son et l’exploration de territoires sonores, qui, pour lui aussi construisent une autre relation au temps et transforment notre vision du monde via le sensible, l’a amené vers une pratique cartographique (localisation, recensement des objets du paysage sonore) de l’audible.

Sa démarche tend a concilier les approches du son de Shafer et Shaeffer, a savoir l’objet sonore et le paysage sonore. Il est plus attiré par les espaces sonore vides, avec peu d’accumulations sonore, aux sonorités plus subtiles, que par le topos urbain. Son plaisir réside en effet plutôt dans l’émerveillement par l’infime et la révélation de l’inaudible ; la complexité d’un flux sonore qui peux paraitre banal comme celui de la rivière est pour lui par exemple extrêmement prodigue en découvertes sonore.

Ecoutes et mondes animaux, Une randonnée bibliographique proposée par Yannick Dauby, artiste Sonore.


Yannick Dauby interroge dans cet article relations basées sur l’écoute entre les cultures humaines et leur environnement, plus particulièrement avec les animaux. Dans ce but, il propose une lecture de ces relations à travers le travail de huit artistes, musicologues, ethnologues, philosophes ou anthropologues.

Peter Szoke réinvente la notion de musique, en proposant de rejeter l’idée qu’on en a, c’est a dire une « activité artistique humaine ». Il ralentit les chants de oiseaux pour en faire ressortir de manière plus aisément perceptible les mélodies et rythmes. La musique serait une expression neuro-physiologique, biologique, partagée par tous les animaux, qui résiderait également dans le mouvement du non-vivant.

Eveline Leroy, bioacousticien, étudie les mécanismes de production et de réception d’ondes sonores chez les animaux. Pour lui, ces derniers émettent des signaux qui ont une fonction (survie, reproduction) mais pas de sens, contrairement aux humains. Cette étude se base sur la représentation graphique de ces signaux, au moyen du sonagramme, outil inventé par Hercule Florence, artiste naturaliste, qui participe en 1824 a une expédition amazonienne pour dépeindre les animaux et paysages rencontrées et se rend compte de la nécessité pour la description d’une espèce de rendre compte du son qu’elle produit, manque auxquelles les partitions musicales ou onomatopées étaient incapable de pallier de manière satisfaisante.

L’artiste David Dunn, quant a lui, nous interroge dans Why do children and whales sing ? sur la relation que nous tissons avec les sons des êtres vivants, plus particulièrement sur notre attitude envers les sons de l’environnement pour se réapproprier une pratique de l’écoute naïve, libérée des représentations culturelles et idéologiques collectives ou individuelles.

Francois-Bernard Mache, zoomusicologue, recherche la mélodie, le rythme et l’harmonie dans les sons animaux, avant jusqu'à s’en servir dans ses propres compositions musicales. Son travail postule ainsi pour le rejet d’une dissociation humains animaux. C’est aussi ce que cherche a faire Dario Martinelli pour la distinction entre culture et nature qui opère dans nos sociétés depuis la sédentarité, et qui s’est renforcée avec l’apparition des religions monothéistes chrétiennes. Ses travaux revendiquent par exemple un concept de musique inhérent au schéma mental spécifique des oiseaux.

David Rothenberg, philosophe-musicien, essaie d’expliquer la relation musique humaine - nature en étudiant les relations des cultures humaines aux oiseaux.

Steven Feld, anthropologue, décrit la culture des Kalulis Papous à travers leur récit et leur perception, notamment des chants d’oiseaux et des sons du quotidien.

Composer le son des villes, par Henry Torgues


Sociologue, musicien, et docteur en études urbaines, Henry Torgues évoque dans cet article la dimension sonore oubliée de l’espace urbain, ses historique, son cadre d’analyse, ses conséquences et ses enjeux.

A Paris au 19 ème, le son sert de régulation du traffic routier, de prévention des accidents et de support général d’organisation, de commodité pour les parisiens. L’utilisation du son dans la ville est déterminée par la culture momentanée d’une société : il sert les dynamiques et processus socio-économiques d’une époque, et jusqu’a présent, pour Paris (ou ailleurs), n’est pas envisagée d’une autre façon. La « bonne acoustique » d’un lieu n’est pas recherchée, contrairement bien sur à son aspect visuel.

Torgues propose un cadre d’analyse du territoire sonore, il en distingue trois éléments structurants (les sources, les espaces de diffusion et la perception des sons conditionnée par les représentations collective, la symbolique, est qui conditionne a son tour les pratiques sociales) ainsi que trois types de configurations sonores : les fonds ou nappes (éléments sonores stables), les séquences localisées (superposition de plans sonores, souvent liée aux activités ou aux scènes sociales) et les signaux-évènements (événements sonore ponctuels ou perçus de manière non durable).

Dans le cadre de la dimension perceptive du territoire sonore par les individus qui vivent ou transitent dans les espaces urbains, cinq notions interviennent :

la corporéité

l’immersion du corps dans son environnement passe de façon primordiale par l’ouïe, il peux alors soit subir un environnement sonore (dans ce cas il est moins alerte, moins attentif) soit être en mesure d’agir sur lui.

l’émotion

le son est également vecteur privilégié d’émotion, le meilleur exemple en est la musique

l’altérité

L’union des voix d’un groupe qu’opère le son lui permet par exemple de prendre conscience de lui-meme ; l’activité sonore de personnes proches peut apparaitre sécurisante, agréable. Sur un autre plan, l’autre par le son peux être perçu comme un agression, un corps étranger qui nous atteint, alors que les sons que nous produisons ont étrangement plus de légitimité dans nos esprits. Cela pose le problème de la cohabitation.

la différentiation

les situations sonores des espaces urbains dans le monde ont tendance a s’uniformiser avec la mondialisation (principalement du fait des transports) ; dans le même temps, partout, la crise identitaire et la patrimonialisation des territoires induisent une recherche de singularité territoriale qui pourrait passer par le paysage sonore si on en prenait conscience.

la temporalité

le son des villes est a concevoir par la notion de séquences pour sa gestion appropriée : un temps pour chaque son

Les nuits de la Phaune, avec Amélie Agut et Floriane Pochon


Sur les ondes de la radio culturelle Marseillaise Radio Grenouille les nuits de pleine et nouvelle lune pendant 6 heures, Les nuits de la Phaune plonge ses auditeurs dans un univers sonore entre monde humain et animal qui le reconnecte et le réconcilie avec sa nature biologique originelle.

La nuit, les syzygies, sont des moments privilégiés pour l’écoute qui font référence aux marqueurs temporels naturels qui influent en réalité sur tout les êtres vivants, font ressurgir le sauvage, universel, intemporel du monde vivant.

Véritable collage de mixages et de créations sonores très hétérogènes, qui transcende (une fois encore) les disciplines et les étiquettes, Les nuits de la Phaune est invitation une écoute, différente, de nous-mêmes, à travers les sons de l’univers.